PAM : Quand la DST se mêle des élections
Oujda. Ce que Makhzen veut, Makhzen l'obtient. PJD écarté, c'est l'alliance Istiqlal-PAM qui remporte le Conseil de la ville, non sans bavures. Chronique d'un scandale électoral.
  Par : Zineb El Rhazoui

«Nous possédons des photos de vous en compagnie de votre petit ami, nous pourrions les utiliser…». Non, il ne s’agit pas d’une réplique de film de série B mais des propos du responsable national des Renseignements Généraux s’adressant à une élue du Mouvement Populaire, pour lui intimer l’ordre de se plier aux directives royales. «Une décision de Sa Majesté veut que le PJD ne remporte pas la présidence (ndlr : du Conseil de la ville d’Oujda), parce que ce parti représente un danger pour l’Etat». Dans une vidéo publiée sur le site Youtube, Fadwa Manouni, arbitre de football et élue du MP dans la capitale de l’Oriental, rapporte les intimidations subies dans les locaux de la police judiciaire suite à son alliance électorale avec le PJD. «Nous possédons des éléments qui indiquent que des membres du PJD sont impliqués dans des réseaux terroristes. Vous devez appliquer les directives de Sa Majesté», s’est-elle entendue dire. «Je respecte ce que dit le roi, mais quitte à recourir à ce genre de procédés, pourquoi n’a-t-il pas directement nommé les présidents des Conseils des villes?». La question semble en effet légitime face à un tel interventionnisme du roi – ou de ceux qui s’en réclament – dans le processus électoral. Finalement, la Présidence du Conseil sera remportée par Omar Hjira de l’Istiqlal, avec Lakhdar Haddouch du PAM comme vice-président. Si les vainqueurs clament haut et fort que l’élection était démocratique, le feuilleton qui l’a précédée laisse dubitatif sur la gestion “en haut lieu” du découpage électoral. Retour sur les faits.

Samedi 13 juin.
«Nous avons téléphoné à Mohand Laenser pour le consulter quant à une éventuelle alliance avec le PJD. Il nous a répondu que cela était non seulement possible mais appréciable, et que Benkirane était un ami», affirme Mustapha Ben Abdelhaq, tête de liste du Mouvement Populaire (MP) à Oujda. C’est ainsi que six élus MP ont conclu une alliance avec les 21 élus du PJD pour briguer la présidence du Conseil de la ville. «Deux jours seulement avant la date prévue pour l’élection, Laenser nous a appelés pour nous signaler que le bureau central ne souhaitait plus cette alliance, mais c’était trop tard, nous nous étions déjà engagés», poursuit M. Ben Abdelhaq. Celui-ci, ainsi que F. Manouni, Fatima Bouda, Abdelkrim Didi et Rachida Bougroun, soutiendront le PJD jusqu’à la fin, ce qui leur vaudra d’être exclus du MP. «Personne n’a pris le soin de nous informer que nous avions été rayés des listes du parti. A ce jour, nous n’avons toujours pas recouvré nos droits», rapporte F. Bouda, institutrice et militante associative. Ses propos ont été confirmés par M. Benabdelhaq qui affirme que le MP ne s’était pas encore acquitté des dépenses allouées à son bureau d’Oujda. De son côté, M. Laenser affirme avoir appelé les membres exclus un par un pour les informer de la décision du parti. D’après lui, les cinq élus n’ont pas respecté la décision du bureau central de s’allier avec le PAM, ce qui justifie leur exclusion. Toutefois, les élus du MP ont pu conclure des alliances avec le PJD dans d’autres villes du royaume sans que la direction du parti n’y trouve quoi que ce soit à redire. «Cela ne vaut pas pour les grandes villes», rétorque Laenser pour justifier l’exception oujdie.  

Jeudi 25 juin.
L’alliance PJD-MP se présente à la salle de réunion de la municipalité d’Oujda où l’élection devait avoir lieu. Elle est constituée de 32 élus: 21 du PJD, 6 du MP, 1 du RNI et 4 du PAM. Deux autres élus du PAM qui devaient rejoindre l’alliance étaient bloqués dans les couloirs par les services de l’ordre, et n’ont pu accéder à la salle qu’un quart d’heure plus tard. Trop tard, le quorum de 34 élus n’étant pas atteint, le pacha avait déjà décidé d’ajourner l’élection jusqu’au lundi. De l’autre côté, les membres de l’alliance adverse PAM-Istiqlal ne se sont même pas présentés. Déçu que la séance ait été levée pour si peu, le groupe entreprend  devant les locaux de la municipalité un sit-in durant lequel il a subi des intimidations de la part des forces de l’ordre. Les élus décident par la suite de rédiger une lettre au pacha lui faisant part des pressions subies et l’informant que le groupe compte se rassembler au domicile d’Abdelaziz Aftati, député PJD d’Oujda, en prenant soin de mentionner l’adresse. Le pacha ayant refusé de recevoir la lettre, une copie a été déposée auprès du Procureur général.

Vendredi 26 juin.
Début d’après-midi, les forces de l’ordre se présentent au domicile de M. Aftati et accusent les membres du PJD de «séquestrer» les élus des autres partis qui s’étaient joints à leur groupe. Contre un engagement du Procureur du roi de les «ramener», les 13 élus en question sont conduits dans les locaux de la police judiciaire afin que celle-ci mène l’enquête sur leur supposé enlèvement par le PJD. C’est là qu’ils auront la surprise de rencontrer les responsables des Renseignements généraux (RG) qui tentent, y compris par des procédés peu avouables, de faire fléchir leur choix d’alliance, comme le décrit le témoignage de F. Manouni sur Youtube. D’autres élus subiront des formes identiques de chantage. L’un d’eux, bijoutier de son état, se fera par exemple accuser de contrebande alors qu’un autre se verra rattraper par une affaire de drogue qui date du début des années 90. Finalement, ce n’est que vers 1h du matin que les élus seront relâchés et que 7 d’entre eux rejoindront enfin le reste du groupe au domicile d’Aftati. Les 5 autres, enfin, n’y sont jamais retournés. Si la présence des services de RG dans le processus électoral peut paraître incongrue, certains y décèlent une intervention royale directe. «Le déploiement de ces appareils émane d’une décision en haut lieu dans une tentative de restructuration du champ politique», explique une source bien informée.

Samedi 27 juin.
Le PJD organise une conférence de presse où F. Manouni témoigne devant les journalistes et les caméras des intimidations subies la veille. Le témoignage est poignant et sera rapidement diffusé sur le site Youtube.

Lundi 29 juin.
L’élection du Président du Conseil de la ville est de nouveau ajournée par le pacha pour «raisons de sécurité». La date sera enfin fixée au vendredi 3 juillet. «Cet ajournement n’avait pour but que d’assurer la majorité de l’alliance PAM-Istiqlal», commente une source au sein du PJD. Le jour-même, les dirigeants des partis politiques, dont Benkirane, El Himma et Laenser s’étaient rendus à Oujda dans le cadre de la visite royale.

Mercredi 1er juillet.
La veille de l’élection. Me Mohamed Belgayed, membre du PJD à Oujda, se fait curieusement renverser par une voiture non identifiée, écopant de nombreuses blessures. A ce jour, la police n’a toujours pas retrouvé le véhicule incriminé.

Jeudi 2 juillet.
Le bureau central du PJD convoque une réunion à l’issue de laquelle Mustapha Ramid et Sâad Eddine El Othmani décident de se rendre à Oujda pour assister à l’élection.

Vendredi 3 juillet.
Jour de l’élection. Un important dispositif de sécurité, tous appareils confondus, est déployé devant les locaux de la municipalité. Les services d’ordre interdisent l’accès au bâtiment à M. Ramid et S. El Othmani. Les protestations fusent de partout car le huis-clos n’a pas été officiellement déclaré par le président de séance. Les deux hommes se résignent enfin à attendre dans la rue, sur le trottoir d’en face, en compagnie de Mostafa Brahimi, médecin chirurgien et député du PJD à Berkane. L’atmosphère s’électrise, des manifestants protestent contre les conditions de la tenue de l’élection. La presse est chassée des lieux, certains journalistes de la presse locale sont molestés par les forces de l’ordre. «Ramid, Othmani et moi-même étions assis à même le sol lorsqu’un citoyen est venu tendre une chaise à Ramid. C’est à ce moment-là qu’un agent de l’ordre l’a interpellé de manière agressive. Ce fut-là le point de départ des hostilités», raconte M. Brahimi. Celui-ci rapporte que suite à ses protestations, il a été entouré d’une quinzaine de policiers qui l’ont agressé physiquement et verbalement avant de le conduire à son tour dans les locaux de la police judiciaire. «Entre temps, un agent de l’ordre en civil a intimé l’ordre à un policier de se rendre à l’hôpital pour s’y faire délivrer un certificat médical», poursuit Brahimi. Une fois au poste de police, celui-ci subit un interrogatoire qu’il qualifie de «guerre des nerfs». «J’ai été arrêté à 18h30, et j’ai dû attendre plusieurs heures avant d’être interrogé. A 2h du matin, j’ai enfin été reçu par Bassou, le responsable national des RG qui s’est mis à me poser des questions qui n’avaient rien à voir avec les faits», confie Brahimi. Celui-ci rapporte que le responsable en question l’a submergé d’un flot d’insultes visant les dirigeants du PJD. «Vous voulez que le Maroc ressemble à la Somalie? Il faut que vous sachiez qu’il y a le PJD, mais qu’il y a aussi l’Etat. Heureusement que Benkirane n’est pas là, sinon il aurait subi le même sort…» C’est ainsi que Bassou se serait adressé à Brahimi, qui comparaîtra devant le tribunal de Première instance d’Oujda le 13 juillet pour “flagrant-délit” de violences et injures à un fonctionnaire en exercice de ses fonctions. Quant au policier qu’il aurait agressé, il a été refusé dans différents services hospitaliers de la ville car, de l’avis des médecins qui l’ont reçu, «son état ne nécessitait pas d’hospitalisation». Finalement, il sera admis dans un service de pédiatrie en l’absence de son médecin-chef et se fera délivrer un arrêt de travail de 25 jours. Les caméras de 2M sont allées le filmer sur son lit d’hôpital pour rapporter son «agression». Entre temps, dans la salle de réunion de la municipalité d’Oujda, la séance de vote a duré 4 heures (de 17h à 21h). L’alliance PAM-Istiqlal a exigé que les bulletins de vote soient colorés afin de faciliter la tâche aux électeurs analphabètes. Le PJD y voit une manœuvre visant à faciliter la tâche aux services de renseignements qui, selon les élus du parti présents au vote, siégeaient dans une pièce mitoyenne. «Les électeurs sortaient de l’isoloir en exhibant le bulletin non soumis, puis il le remettaient à une personne chargée de le transmettre aux services des RG», rapporte A. Aftati. Voyant le déroulement de l’opération, le PJD et ses alliés ont décidé de quitter la salle et d’entamer un sit-in devant le bâtiment de la municipalité. Les manifestants entonnent l’hymne national et commencent à réciter une prière. «C’est à ce moment-là que des agents de l’ordre qui portaient différents uniformes, et dont certains étaient en civil, nous ont encerclés et passés à tabac. J’ai entendu un seul cri : intachirou! (ndlr : dispersez-vous), puis l’assaut fut donné», raconte Fatima Bouda qui a été blessée à la bouche. «Je ne sais même plus comment on a pu s’en sortir, tellement leur attaque était violente», poursuit-elle. Me Noureddine Boubker, conseiller du PJD, a été grièvement blessé à la tête et est entré dans le coma suite à une hémorragie cérébrale. Selon ses proches, son état se serait enfin stabilisé depuis sa sortie du coma le mercredi 8 juillet. «Le PJD usera de tous les moyens légaux pour que justice soit faite sur cette agression, même si nous savons que nos chances de gagner sont infimes», a déclaré M. Brahimi. Pour Omar Hjira, élu istiqlalien qui a remporté la présidence du Conseil de la ville d’Oujda, le PJD est l’unique responsable des débordements qui ont eu lieu. «J’ai remporté la présidence démocratiquement. Les élections étaient transparentes. Le PJD n’aurait pas dû conclure des alliances avec des personnes au détriment des alliances nationales», conclut-il. Plusieurs jours après les faits, un climat d’amertume et de déception règne encore sur la capitale de l’Est. Nombre de témoins assurent que la volonté des habitants a été bafouée. «On ne veut vraiment pas du PAM, ni de l’Istiqlal. Ces gens-là, on les connaît et on en a marre», s’insurge un habitant.