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Le grand bluff


Plan Azur. Des six stations devant être livrées au plus tard en 2010, seule Mazagan tient ses promesses. Saïdia Mediterranea, qui devait être inaugurée par le roi, est encore un vrai chantier.
  Par : Fédoua Tounassi

Mohamed Boussaïd, ministre du Tourisme, a eu très chaud dimanche 14 juin et la canicule qui a sévi le week-end dernier n’y étaitpour rien. C’est plutôt un reportage de la chaîne France 5 qui est à l’origine de ce coup de chaleur. Alors que les préparatifs des 9e Assises du Tourisme vont bon train, la chaîne française a diffusé un reportage au vitriol sur le tourisme au Maroc. Le reportage qui se voulait promotionnel a viré au réquisitoire. «Ministère et opérateurs veulent faire croire à tout le monde que le Maroc n’est pas touché par la crise internationale. En organisant des Assises grandioses et en inaugurant la première station du Plan Azur, ils voulaient donner le change», confie un intervenant du secteur. Mal leur en a pris.

Grand cafouillage
Ce qui devait être le coup promotionnel de l’année vire au grand cafouillage. Excédé par les retards pris dans la réalisation du fameux Plan Azur, Mohammed VI en personne a donné un deadline aux autorités de tutelle pour livrer au moins une des stations censées l’être depuis des années. L’endroit choisi pour abriter ces assises n’est pas fortuit : Saïdia Mediterranea, la station la plus avancée et dont le développeur aménageur n’est autre que Fadesa Maroc, filiale à 100% d’Addoha. Le groupe d’Anas Sefrioui l’a récupérée après la faillite du promoteur espagnol. «C’est plus un deal politique. Sefrioui, qui a largement profité des largesses du Pouvoir, a été bien obligé de renvoyer l’ascenseur en acceptant la reprise du chantier», confie une source. Les préparatifs allaient donc bon train pour lancer la station Saïdia avant que France 5 ne diffuse son reportage «Maroc : le nouvel eldorado». La chaîne s’est rendue à Marrakech et à Fès pour parler des riads avant de se déplacer à Saïdia pour une visite guidée du site.
Après avoir interviewé un couple de retraités français, heureux propriétaires d’un duplex à Saïdia, les journalistes ont rencontré pour un entretien le directeur commercial du groupe Saïdia Mediterranea Zouhir Youssoufi, en charge de la gestion et de la commercialisation de la destination. Incapable de répondre aux questions et plutôt intimidé, Zouhir Youssoufi s’est emmêlé les pinceaux, surtout lorsque lui fut posée une question sur le centre chargé du traitement des eaux usées. Oubliant le micro accroché à sa cravate, le responsable d’Addoha a passé un coup de fil à ses supérieurs les appelant au secours : «Ils veulent visiter le centre, je les ai emmenés dans un coin leur faisant croire que c’est là que se trouve la station, que dois-je faire ? J’en peux plus, ils m’ont mis à bout…», explique le responsable commercial de Saïdia à son interlocuteur, mais aussi au… micro de France 5. Une déstabilisation qui en dit long sur le degré de préparation et d’avancement du Centre des eaux usées, mais également sur l’état d’avancement de la station en général.

«Campagne calomnieuse» ?
S’en est suivi un branle-bas de combat au niveau du ministère de tutelle. Dès lundi matin, Boussaïd convoquait tout le monde pour une réunion de crise. «Il s’agit plus d’une campagne calomnieuse qui vise à détruire l’image du tourisme au Maroc», tente de justifier Anas Sefrioui, patron du groupe Addoha. «Les avis ont divergé sur l’attitude à prendre. Certains ont prôné l’indifférence alors que d’autres ont proposé une conférence de presse pour mettre les choses au point», explique une source au ministère. La réaction des autorités sera à mi-chemin. La presse proche du makhzen sera conviée à un voyage express pour une visite guidée des installations. Mardi soir, on voyait des reportages sur les deux chaînes nationales avec un Anas Sefrioui, patron d’Addoha, très embarrassé, les traits tirés, tentant tant bien que mal d’expliquer que les travaux avancent malgré les rumeurs. Les caméras de 2M ont également montré le premier groupe de touristes italiens à son arrivée à l’hôtel. Un autre reportage montrait un responsable au sein de l’Office national de l’eau potable, encore plus embarrassé, expliquant que la première tranche du centre de traitement des eaux sera fin prête le 19 juin, date de la tenue des 9e Assises du Tourisme. Rappelons que Mohammed VI, qui devait présider ces Assises, sera probablement à des milliers de kilomètres de là, aux Etats-unis. Et ce ne sera pas le seul désistement. Jacques Chirac, invité d’honneur, s’est également excusé pour cause d’agenda surchargé. Idem pour Dominique Strauss Kahn, patron du FMI. Les majors du tourisme international brilleront également par leur absence, hormis Sol Kerzner, président du groupe éponyme, ou encore le patron de TUI (Touristik Union International).
Les patrons ne seront pas les seuls absents. La presse étrangère ne sera pas de la partie en dehors de quelques supports espagnols qui ont confirmé leur participation.  

La perle bleue
Depuis quelques jours, on ne parle que de Saïdia. Campagne médiatique, articles de presse et reportages télé, les autorités veulent faire croire que la station est prête à recevoir les touristes. Sur place, c’est une autre réalité qui prévaut. «Sur la dizaine d’hôtels prévus, seuls deux ont ouvert leurs portes et encore, le travail a été bâclé, ce qui va nuire encore plus à la destination», explique un voyagiste qui s’est rendu sur place en début de semaine. Or le démarrage de la station a déjà connu un report d’un an, à juin 2008, puis à nouveau à juin 2009. De façon globale, ce sont un ou deux hôtels, une poignée de villas et quatre ou cinq golfs qui seront exploitables au 1er janvier 2010. Mais déjà, les constructions en front de mer ont l’air vétustes et commencent à perdre leurs tuiles et leurs treillis avant même d’être habitées. Un grand portail séparant la médina que devrait inaugurer le roi est entièrement fissuré. «C’est un scandale, les autorités de tutelle essayent de camoufler des fissures, ce qui mettra en danger les locataires. Comment voulez-vous vendre la destination avec de tels dégâts», s’indigne un opérateur touristique sur place. Pire encore, une partie des constructions se retrouve sous l’eau des inondations de l’hiver dernier faute de station d’évacuation. «Une station de traitement des eaux est prévue dans le projet, sauf qu’elle n’est pas encore prête», tente de justifier un responsable de l’ONEP. «Ils ont creusé une tranchée de 7 km pour faire passer l’eau. Pour le moment, les eaux usées seront évacuées dans un conteneur à quelques mètres de la station, ce qui est un scandale», tempête Mohamed Benatta, un militant écologiste de la région. La station qui est en cours de construction ne sera pas non plus performante : «Ils creusent un grand trou à 10 km de Saïdia pour y refouler les eaux usées. C’est ce qu’ils appellent une station d’épuration», s’indigne Benatta. On comprend dès lors l’embarras du directeur commercial de la station face à la caméra de France 5. Les militants écolos avaient déjà sonné l’alarme sur la destruction  par Fadesa de la faune et de la flore. «Une plante qui servait à stabiliser le sable en bord de plage a été détruite. On n’en trouve plus. De ce fait, le sable migre vers le centre-ville. Ce qui cause beaucoup d’embarras aux habitants», explique un militant.

Défections des investisseurs étrangers
A ce jour, le plan Azur ne tient pas ses promesses. Surdimensionné et trop ambitieux, il montre ses limites. Sur les six stations qui devaient être livrées en 2010, seule Mazagan devrait l’être dès fin octobre prochain. Les défections successives des investisseurs étrangers, notamment Thomas & Piron et Orco, ont mis en stand bye l’évolution des projets. Le retrait de l’Américain Colony Capital du site de Taghazout n’arrange pas les choses. Selon plusieurs témoins, le chantier de Taghazout, lancé en grande pompe le 2 février dernier, serait à l’arrêt. La station se retrouve donc au point mort depuis presque dix ans. Des aménageurs marocains prennent la relève ici et là avec un avant-goût de ce qui se passe à Saïdia. On parle depuis quelque temps de réajustements du phasage de réalisation des différentes stations. Du coup, la capacité additionnelle de 160 000 lits est ramenée à 110 000 unités. Aussi, le deadline, fixé à 2010, est-il repoussé de 6 ans. Les 600 000 emplois prévus retombent à quelque 200 000.
Que reste-t-il de l’esprit du Plan Azur qui a donné la priorité aux aménageurs étrangers, d’abord pour leur expertise dans le domaine mais aussi, et c’est le plus important, parce que la participation de groupes étrangers connectés aux tour-opérateurs devait ramener plus de touristes étrangers ?

   
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