Journal N°
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Sebta : les «femmes-mulets» ont bon dos


Les «femmes-mulets» sont payées cinq euros par voyage.
Des milliers de Marocaines traversent chaque jour la frontière de Sebta afin d’alimenter le commerce avec l’enclave espagnole. Ces femmes qui transportent sur leurs dos des cabas pesant jusqu’à 70 kilos sont méprisées et régulièrement victimes de violence.
  Par : Morgan Lebsir

Ici, on les surnomme les «femmes-mulets». Sombrero sur la tête, le dos courbé, recroquevillées sur elles-mêmes sous des kilos de camelote, elles sont des centaines à patienter, amassées dans une cage d’un bleu austère. Sous les draps de fortune qui recouvrent leurs cabas, on trouve toutes sortes d’articles : vêtements, lessive, alcool, nourriture, etc. Ces femmes, souvent engagées par des commerçants de Sebta, ont la rude mission d’acheminer le maximum de marchandises à destination d’échoppes marocaines. Ces produits bradés sont destinés à être revendus dans les souks du Nord du Maroc. Sebta est par nature propice à ce trafic. Son statut de zone franche lui permet de développer un commerce parallèle de produits détaxés avec le Maroc. Cette ville de 75 000 habitants, qui s’apparente en réalité à un vaste «Duty free» à seulement quelques kilomètres du Maroc, a tout pour attirer les vendeurs ambulants, les particuliers et les artisans des alentours. «Le shampooing, le gel et même les tondeuses à cheveux sont trois fois moins chers que chez nous», explique Hakima, employée dans un salon de coiffure de Tétouan.

Aux frontières de deux mondes. A l’aube, des dizaines de groupes de femmes se forment par affinités ou origines géographiques. Elles patientent sur un parking improvisé en face de la frontière. «J’espère qu’il ne fera pas trop chaud !», implore l’une d’entre-elles en réajustant les énormes sacs de babioles qui garnissent sa colonne vertébrale. D’un pas pressé, elle se rue vers la porte de Biutz. Un point de passage semi-officiel sous contrôle marocain. Seuls les «porteurs» peuvent emprunter ce corridor humain où aucun contrôle de papiers et de marchandises n’est effectué. Après une heure de file indienne dans un minuscule couloir grillagé d’environ 1 mètre 50 de large, sous une chaleur caniculaire, le feu vert est donné par les douaniers espagnols aux alentours de 8 heures. La course contre la montre et la fatigue commencent. But de la journée : faire le maximum de traversées. Les plus chevronnées arrivent à passer cinq fois la frontière en une matinée. Pour cela, il faut graisser la patte aux autorités. «Ils nous demandent 50 dirhams au bout de deux, trois traversées», explique Mounia, une de ces porteuses, originaire d’un village voisin. «Vamos portadoras», hurle un douanier ibérique sur un ton militaire. Les «portadoras» (porteuses) ou encore «mujeres mulas», comme les appellent les Espagnols, sont plus de 20 000 à emprunter chaque semaine le poste-frontière. «La plupart du temps ce sont les mêmes qui repassent chaque jour», s’exclame Ramon, au volant de son bus. Ce dernier conduit chaque jour la navette qui relie le check-point au centre-ville.
La file d’attente qui borde la plage pour emprunter le car vert et blanc est interminable. Terminus : le centre commercial sur trois étages de Sebta. Les «porteuses» se dispersent. Certaines s’engouffrent dans le vaste complexe hypermarché pour se jeter sur les rayons des produits importés. Les plus avantageux. D’autres ont rendez-vous face à des devantures de magasin pour récupérer des paquets préparés la veille par les commerçants espagnols. À l’aide d’une corde rudimentaire, des jeunes employés espagnols fixent les encombrants colis sur les épaules de ces femmes. Elles se cambrent au maximum pour pouvoir encaisser le plus de poids possible. On n’ose imaginer les graves problèmes de scoliose dont doivent souffrir ces mères de familles âgées en moyenne d’une cinquantaine d’années. Tout au long de la traversée, leurs corps s’affairent sous le poids des sacs. Tout ne tient qu’à un fil. Une première livraison réussie, un simple verre d’eau et c’est reparti. Le dos toujours bien chargé. A l’aller, elles sont employées par des Marocains pour exporter des produits agricoles, épices et autres saveurs du souk. Au retour, elles sont au service des Espagnols pour ramener des commandes de vendeurs originaires du Rif. Elles sont payées cinq euros par voyage.

Pourquoi des femmes ? Il n’y a pas que des femmes qui effectuent ces durs labeurs. On trouve, parmi les porteurs, une minorité d’aveugles et de handicapés. «La douane se méfie moins des femmes. Si on envoyait de jeunes garçons ou des hommes, ils seraient systématiquement suspectés de faire passer de la drogue et des armes et seraient fouillés durant des heures. Nous, vieilles femmes, on passe partout», explique Mounia. Pourtant, selon beaucoup de riverains, certaines d’entre elles sont aussi des passeuses de drogue. «Il y a beaucoup de shit à Sebta, vous croyez qu’il vient d’où ?», interroge José, un jeune livreur originaire de l’enclave. Trop occupées à surveiller les resquilleurs, la garde civile espagnole, comme la police marocaine, se soucient peu du sort et des conditions de «travail» de ces Marocaines. Traitées comme des citoyennes de seconde zone, elles sont les «souffre-douleur» de certains douaniers. «Il n’ y a qu’à regarder ! Une file pour les voitures, une autres pour les touristes et une pour nous ! La plus petite, évidemment, alors que nous sommes les plus nombreux», se plaint Fatima, en rangeant des appareils hi-fi. Pour fluidifier le trafic, les forces de l’ordre n’hésitent pas à molester quelques porteuses. Un gradé balance même un grand coup de pied dans le dos d’une femme qui n’avance pas assez vite. Qu’ils soient Espagnols ou Marocains, la violence et le mépris sont le pain quotidien de ces femmes.
Les autorités douanières ferment les yeux sur cette contrebande. Et pour cause, il n’existe pas de relations commerciales officielles entre l’enclave et Rabat. Pour des raisons politiques, le Maroc ne reconnaît pas Sebta comme ville espagnole souveraine et refuse d’instaurer des échanges commerciaux. Dans l’attente d’une réelle coopération commerciale entre le royaume et l’enclave, l’Espagne a renforcé son contingent de policiers depuis la tragique bousculade de Sebta survenue au mois de mai dernier. Selon les chiffres officiels, le commerce à destination du Maroc représente près de 90% des revenus de la ville, soit 6 millions d’euros chaque année. Un chiffre en chute constante. La crise frappe Sebta. Son économie souffre de la baisse du tourisme et craint les contrecoups du lancement de gigantesques projets dans le nord du royaume. L’avènement de Tanger Med, situé à 50 km à peine de là, pourrait bien, à terme, faire de l’ombre à l’enclave.

   

Frontière
Problèmes de sécurité récurrents
Le nombre d’incidents à la frontière de Sebta est à la hauteur des flux de population qui y transitent chaque jour. Bousculades, évanouissements, insolation et piétinements sont le lot quotidien du poste frontière de l’enclave. Une insécurité encouragée par le laxisme des autorités qui laissent des centaines de vieilles femmes s’engouffrer dans un long couloir étroit, pendant parfois près d’une heure. Les gouvernements des deux pays semblent avoir pris la mesure du problème depuis la tragique bousculade survenue au mois de mai qui a coûté la vie à deux femmes. Pour L’UDCE (Parti union démocrate sebti), «le manque de volonté et la négligence des gouvernements espagnol et marocain sont responsables de ces drames». Récemment El Faro, journal espagnol, a rapporté un incident où «des dizaines d’hommes et de femmes ont souffert de blessures légères, d’ecchymoses, d’évanouissements. Deux individus avec des blessures importantes ont reçu les premiers soins sur place avant d’être évacués à l’hôpital». Une autre bousculade qui aurait pu, elle aussi, tourner au tragique.n


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