la campagne électorale s’est achevée sur fond de dépression générale. malgré l’effort entrepris par les autorités pour crédibiliser l’opération et donner bonne impression, les communales de 2009 rappellent la crise dont souffre tout un système politique. analyse.
«L’Histoire ne pardonnera à personne». Après sa convocation par le préfet de la police de la ville de Rabat et après avoir subi plus de trois heures d’interrogatoire dans un commissariat de la ville, Abdellah El Harrif, secrétaire général du parti d’Annahj Addimocrati (voie démocratique), perfectionne dans le choix de ses mots. Après la publication des tracts appelant au boycott des élections, les membres du parti ont attiré les foudres de Chakib Benmoussa, ministre de l’Intérieur. Interdit déjà dans les médias publics, l’appel a valu aux camarades d’El Harrif l’interdiction de plus de huit sit-in organisés dans plusieurs villes du Maroc afin d’expliquer «aux citoyens les raisons qui ont poussé le parti à prendre une telle décision», selon le secrétaire général d’Annahj Addimocrati. Certaines manifestations ont été violemment réprimées par les forces de l’ordre, faisant plusieurs blessés dont certains dans un état grave. «Nous appellerons toujours au boycott des élections tant que la Constitution du pays continuera d’institutionnaliser la dictature makhzenienne et de placer un pouvoir absolu dans les mains de la monarchie alaouite», explique Abdellah El Harrif. Il faut dire que pour exposer les maux du système politique marocain, les cadors d’Annahj n’ont pas besoin d’aller les quérir bien loin. Certains sont considérés comme «flagrants». Après la Constitution qui sacralise la monarchie, ce parti d’extrême-gauche pointe du doigt des textes dans le droit marocain qui vont à l’encontre de la Déclaration universelle des droits de l’homme. A cela, il faut ajouter l’impunité dont bénéficient les tortionnaires et les coupables de violations des droits humains.
Mort clinique de la vie partisane Annahj Addimocrate qualifie aussi la décision du Parti authenticité et modernité (PAM) de rejoindre l’opposition d’acte désespéré pour réanimer un système politique «entré depuis des années en état de mort clinique». Du côté des officiels et du reste des partis politiques, on essaye tant bien que de mal de donner bonne impression. Le ministère de l’Intérieur a organisé, le mercredi 10 juin 2009, une rencontre avec la presse nationale pour présenter une première échographie de la campagne électorale. Selon les chiffres officiels présentés par le département de Chakib Benmoussa, plus de 900 plaintes ont été déposées par des candidats de différents partis contre d’autres candidats pour dénoncer des pratiques frauduleuses constatées lors des campagnes électorales. Ainsi, les accusations vont dans tous les sens et du coup, aucun parti n’est épargné. L’Istiqlal vient en tête de liste des mécontents en déposant 118 plaintes dans les différentes circonscriptions du pays. Le Parti authenticité et modernité de Fouad Ali El Himma arrive en deuxième position avec 112 plaintes, l’Union socialiste des forces populaires (USFP) en troisième position avec quelques 72 autres. 900 dénonciations pour plus de 130 000 candidats et près de 27 795 sièges brigués dans les 1503 communes du pays. Les cadres du ministère ont aussi précisé qu’une cellule centrale a été mise en place par l’Intérieur pour surveiller le déroulement de la campagne électorale. Une autre a vu le jour au sein du département de la Justice pour coordonner avec son homologue de l’Intérieur. Du côté des politiques, on se félicite mais on temporise aussi. Selon Fathallah Oualalou, membre du bureau politique et candidat dans la circonscription de Hay Riad à Rabat, la campagne électorale a été «excellente». «Le climat général de la campagne a été caractérisé par la présence de deux cultures, explique le membre du parti de la rose, celle de la crédibilité et celle des autres méthodes». L’ex-ministre des Finances et de l’Economie insiste sur l’absence des preuves et des personnes qui pourront dénoncer ces pratiques devant un juge. Il enchaîne aussi, avec le discours classique des partis politiques marocains, pour dire que les Marocains redécouvrent la politique à travers les communales et que ces élections constituent une chance pour la mise à niveau du champ politique national. Même son de cloche chez les membres du PJD (Parti de justice et de développement). Abdelilah Benkirane, le secrétaire général du parti, avance que la campagne s’est passée dans des conditions «idéales». Le deuxième cador du parti de la lampe Lahcen Daoudi reste sur l’optimisme affiché par Abdelilah Benkirane tout en gardant une connotation sceptique. «Partout où l’on organise des rencontres, les populations nous reçoivent avec un accueil exceptionnel, lance-t-il, mais la plupart nous disent que l’on ne permettra jamais la victoire du PJD».
Violence électorale Et pour ne pas déroger aux vieilles habitudes, le recours à la violence était encore au rendez-vous. Dans différentes régions, plusieurs affrontements violents ont eu lieu entre des supporters de différents candidats. A Laâyoune ou à Ben Slimane, dans les grandes villes ou les petits patelins, plusieurs blessés ont été enregistrés après des affrontements entre des groupes soutenant des candidats politiques différents. Selon le politologue Mohammed Darif, ce phénomène reflète la faiblesse et le déficit qui caractérise la culture électorale au Maroc. La violence vient aussi pour démentir un discours officiel qui prône le début d’une nouvelle ère. «Les médias publics s’entêtent en continuant de parler de transition démocratique», décortique-t-il. Selon lui, cela montre aussi la faiblesse de l’engagement politique partisan. Le nombre des partis politiques présents dans l’arène politique complique la tâche aux citoyens et les statistiques annoncent que moins de 2% des Marocains adhèrent à des partis politiques. Du coup, ces derniers engagent des mercenaires pour couvrir tout le territoire national. Dans les campagnes, les candidats emploient des jeunes dénués de toute culture politique. «Dans les sociétés traditionnelles, le seul moyen pour éliminer son adversaire est la violence», justifie le politologue. Et pour exclur tout risque, l’abstention complètera le tableau des communales de 2009. Les politiques tablent sur un taux de participation qui serait entre 40 et 50%. «Ce qui est déjà très faible pour les élections communales», prévient Lahcen Daoudi. «Pour ceux qui votent, ils le font pour des raisons traditionnelles aussi. Certains votent pour des considérations religieuses, d’autres pour des considérations tribales», conclut Mohammed Darif. n
Participation
L’hésitation amazighe
L’observatoire amazigh des droits et des libertés, créé récemment par un groupe d’intellectuels nationaux, a appelé les Marocains à la participation aux communales de 2009. L’exception de cet appel réside dans les conditions posées par le bureau exécutif de l’Observatoire. Selon un communiqué publié le mercredi 10 juin et envoyé à tous les partis politiques marocains, il appelle les partis politiques à être à la hauteur des attentes des Marocains qui participent aux élections. «La réforme de la Constitution doit être prise comme une revendication démocratique», note le document publié par l’Observatoire. La demande est lancée puisque cette réforme est une «priorité incontestable pour tout bon fonctionnement des institutions politiques nationales et locales, dont les collectivités locales». L’Observatoire rappelle aussi l’importance de la langue amazighe dans la gestion des collectivités locales et profite de l’occasion pour réitérer son appel pour l’inscrire dans la Constitution comme une langue officielle à côté de la langue arabe. «La gestion des collectivités locales doit prendre en compte les spécificités de chaque région. Et ce en protégeant les noms historiques des villes et des campagnes, les prénoms des personnes et le dialogue avec les personnes dans leur langue de tous les jours, dans le cadre du respect de la déclaration universelle des droits de l’homme». L’Observatoire amazigh des droits et des libertés, présidé par Abdellah Hittous de l’association Tamaynut, fait endosser la responsabilité de l’anarchie qui caractérise le champ politique national aux autorités de Rabat qui «prêchent un discours déphasé avec la réalité». n