Dix ans après l’avènement du roi Mohammed VI, l’historien Pierre Vermeren dresse un bilan de ce début de règne. Transition démocratique, développement économique, changement social, évolution culturelle : ce travail se présente comme une étude analytique et documentée de cette première décennie.
Que reste-t-il de l’espoir de changement soulevé par l’avènement du roi Mohammed VI en 1999 ? Pour Pierre Vermeren qui nous livre avec «Le Maroc de Mohammed VI. La transition inachevée» son dernier essai sur le Maroc, les dix premières années du règne du roi Mohammed VI s’achèvent dans les mêmes termes selon lesquels elles avaient commencé, même si le Maroc n’a pas perdu cette décennie. Certes, le Maroc a connu de nombreux de changements, concède l’auteur : un vent de liberté a soufflé sur la population dans les années 2000 et l’économie s’est modernisée, notamment sous l’impulsion des grands projets royaux et des investissements étrangers. Mais la transition n’est pas vraiment aboutie. «Dix ans plus tard, force est de constater que si la transition marocaine a, sur de nombreux points, bousculé le vieux royaume conservateur, l’empreinte, la stature et l’autorité du roi sont restées intactes. Passées les sincères proclamations de vertu d’un jeune souverain ayant subi, comme des millions de Marocains, l’autoritarisme de son père, Mohammed VI et ses proches doivent réinventer un équilibre entre la modernité idéologique et l’archaïsme des structures politiques». L’option d’une transition politique marocaine à l’espagnole, sur le modèle de la movida post-franquiste, a été écartée au bout de quelques mois de règne. Pierre Vermeren rapporte ainsi la déclaration que fait le roi au Time magazine en juin 2000 : «La démocratie en Espagne fut très bonne pour l’Espagne. Il doit y avoir maintenant un modèle marocain spécifique à ce pays». D’après l’auteur, le souverain préférerait à cette movida un «nouveau concept d’autorité», expression qui témoigne de la recherche d’une nouvelle forme de gouvernance passant notamment par la réduction de l’usage de la force par les détenteurs de l’autorité. Puis est apparue la notion de «monarchie exécutive», un concept encore flou lorsqu’il est évoqué pour la première fois par le souverain en 2001 «puisque le gouvernement d’alternance avait laissé au roi cinq ministères de souveraineté», mais qui prend tout son sens au moment de la nomination du technocrate Driss Jettou au lendemain des élections législatives de 2002.
Le bon sultan. «Le roi considère qu’il est en charge de l’Exécutif et que le gouvernement est la courroie de transmission de la volonté royale». In fine, considère l’historien, «c’est le roi seul, grâce à son appareil d’État sur mesure, le makhzen, qui décide et commande». Pour compléter le tryptique, à côté du «nouveau concept d’autorité» et de la «monarchie exécutive», l’auteur évoque également la notion de «monarchie citoyenne» qui finirait de compléter ce socle théorique sur lequel serait fondé le nouveau règne. Celle-ci évoque un «objet politique mal identifié qui emprunte pour partie au registre de l’histoire politique française mais correspond aussi à la thématique de l’ilm sunnite du «bon sultan», préoccupé par le bien de la foi, de l’Etat et par la justice pour ses sujets». Mais concrètement, pourquoi cette démocratisation, maintes et maintes fois annoncée, n’a-t-elle pas abouti ? L’auteur se livre à une analyse fine et détaillée des structures du pouvoir et du champ politique. La description qu’il fait des conseillers royaux et des hommes d’influence du pays ne manque pas d’intérêt. D’abord, il y a le Cabinet royal, véritable «cabinet de l’ombre», composé de technocrates, qui supervise et double l’action du gouvernement. Puis, «au premier cercle des fidèles s’ajoutent quelques dizaines de technocrates (deuxième cercle) dont des ingénieurs de formation française. Cette super-élite d’une cinquantaine de cadres dirige le Maroc, sous la tutelle directe du roi, de ses amis et conseillers. Ce gouvernement bis de Mohammed VI est chargé de faire sortir le pays des ornières sociales, économiques et politiques dans lesquelles il s’est enfoncé. L’enrichissement licite de ses titulaires est la contrepartie de leur efficacité». Mais d’autres facteurs sont évoqués comme causes possibles de l’échec de la démocratisation, parmi lesquels figure en bonne place l’absence d’une réforme constitutionnelle qui entérinerait une véritable séparation des pouvoirs, octroierait une réelle indépendance à la justice et permettrait au parlement et au gouvernement de jouer leurs rôles pleinement. Si le parlement est qualifié de «magistère de la parole», c’est aussi bien pour des raisons institutionnelles (il existe plusieurs moyens de contourner le parlement pour émettre des textes réglementaires) que politiques (fragmentation de la scène politique, confusion dans les programmes) ou sociologiques (nomadisme des parlementaires). Ainsi, l’auteur n’impute pas la responsabilité de la faiblesse du parlement au seul makhzen. Le gouvernement, quant à lui, est qualifié de vitrine. Depuis 2007, remarque l’auteur, «le Conseil des ministres est devenu aléatoire».
Peur de l’islamisme. Une autre raison du non-avènement de la démocratie est la faiblesse congénitale des partis politiques du royaume : les formations nationalistes peinent à se renouveler, et le PJD a adopté une attitude trop attentiste et consensuelle. En conclusion, même si le régime a démontré une réelle volonté d’organiser des élections régulières et libres, «des doutes persistent sur la nature et l’orientation de la transition politique à l’œuvre depuis 1999». L’auteur note une contradiction entre un «volontarisme modernisateur, qui prend en compte les carences du développement, et la volonté manifeste de réserver le pouvoir à une oligarchie sous tutelle monarchique […] Ce n’est pas la volonté de modernisation qui est contestable, fût-ce en l’absence réelle d’alternative, mais son articulation avec une redistribution des rôles et des pouvoirs. C’est là que la transition marocaine est inachevée, voire bloquée». Au-delà de ce vaste panorama politique, Pierre Vermeren établit une chronologie détaillée de ces dix premières années de règne qu’il délimite en quatre périodes. Une première période, qui va de 1999 à 2001, est qualifiée d’ «état de grâce». C’est l’époque où le roi pose «par petites touches les jalons de la transition marocaine» ; une certaine libéralisation est à l’œuvre. S’ensuivent les années 2001 (du 11 septembre) à 2003 caractérisées par de fortes pressions islamistes et par le score fulgurant du PJD en 2002. Puis une période qui va du 16 mai 2003 à l’été 2007, qui «livre la clé du nouveau règne» et qui est marquée par le «spectre du terrorisme». Alors qu’une chasse à l’homme s’ouvre au lendemain des attentats, de nombreuses réformes sont entreprises, notamment dans le domaine religieux. Mais la peur des islamistes est plus forte que jamais et la lutte contre les journaux indépendants commence. Enfin, l’auteur dresse les contours d’une dernière période plus calme de 2007 à 2009 et dont il retient l’émergence de Fouad Ali El Himma sur la scène politique, événement interprété comme une «volonté de restructurer le champ politique partisan marocain souvent accusé par le roi de ne pas être représentatif». Ce qui frappe dans cette chronologie c’est bien sûr la place importante accordée à l’islamisme considéré comme un élément cristallisateur qui rythme la vie politique marocaine. Un certain déterminisme du facteur religieux, qu’on retrouve aussi dans d’autres parties de l’ouvrage, lorsque l’auteur aborde la société ou les questions culturelles. Quoi qu’il en soit, cette chronologie reste assez pertinente. Les résultats des dernières élections, avec l’essor fulgurant du PAM de F. A. El Himma, confirment l’analyse de l’auteur selon laquelle juin 2009 serait le moment de vérité. Ainsi, c’est peut-être à présent une période nouvelle qui s’ouvre. Ses grandes lignes restent encore à écrire...