Journal N° 397
Mise en ligne le : 29/05/2009
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Le prix d’un désaccord
  Par : A. Kader Abderrahim

L’absence de cohésion entre les chefs d’Etat membres de l’Union du Maghreb Arabe (UMA) représente un manque à gagner de plusieurs milliards de dollars pour l’ensemble des pays concernés. En ces temps de crise économique internationale, peut-on se permettre ce luxe criminel et cette arrogance déplacée ? Lors de sa création, l’UMA portait une vision politique et économique commune. Vingt ans après, les dirigeants maghrébins se montrent incapables de surmonter leurs divisions ou d’envisager des solutions de compromis pour relancer ce projet. Les accords d’union douanière de 1995 et de marché commun en 2000 sont devenus des vœux pieux. On passe aisément pour un doux rêveur ou un naïf politique lorsqu’on évoque ces perspectives. Faute d’accord politique, le Maghreb se débat et tente d’avancer en ordre dispersé et à ses dépens.
Selon les calculs réalisés par les économistes de la Commission européenne de Bruxelles, le Maghreb gagnerait 100 milliards de dollars par an à l’horizon 2015 si la coopération régionale pouvait être relancée. Le Directeur général du FMI a appelé à l’accélération de l’intégration économique, car l’exception maghrébine tranche avec le développement du commerce régional sur le Continent. Les échanges intermaghrébins s’élèvent à 3,36% du commerce total de la région lorsque l’Asie réalise 21%, l’Amérique du sud 19% et l’Afrique de l’Ouest près de 11%. Il est clair que la crise qui touche violemment l’Occident frappera plus brutalement encore le Maghreb dont les économies fragiles sont très instables.
Autre chiffre, celui de la Banque mondiale qui assure que l’intégration économique du Maghreb permettrait une hausse conséquente des PIB nationaux entre 2005 et 2015 de +24% en Tunisie, +27% au Maroc et +34% pour l’Algérie. On le constate, la désunion coûte cher, alors qu’il semble évident, voire plus facile, d’établir des relations entre voisins similaires à celles qu’ils ont avec l’Union européenne. Mais le projet se heurte à l’absence de volontarisme politique.
La frontière entre l’Algérie et le Maroc, fermée depuis 1994, profite au commerce informel qui génère annuellement près de 600 millions de dollars et des trafics de tous les genres.  L’Etat, c’est-à-dire le citoyen, ne profite absolument pas de cette transhumance commerciale. Celle-ci pénalise les économies nationales et obère le développement de la région. À titre d’exemple, les voitures Renault Logan vendues en Algérie sont importées de Roumanie, alors que la firme au losange dispose d’une usine d’assemblage à Casablanca. On imagine les économies que pourraient réaliser le Maroc et les gains pour les consommateurs algériens.
Dans le dossier de l’UMA, la rivalité politique a depuis longtemps pris le pas sur la complémentarité. L’Algérie est le premier pays importateur de produits agroalimentaires de la rive sud de la Méditerranée. Elle aurait tout intérêt à se tourner vers son voisin chérifien. Et ce dernier, qui a besoin de pétrole et de gaz, pourrait négocier avec son voisin. Dans le même temps, les questions politiques pourraient être traitées par les diplomates pour trouver des compromis. De part et d’autre de la frontière, les jeunes entrepreneurs sont conscients des enjeux du XXIe siècle et de la limite des marchés nationaux. Ils tentent de plus en plus de se projeter en Europe pour développer leurs entreprises. Le fiasco de l’UMA n’a pas fait disparaître la nécessité de Maghreb ni fait refluer cette perspective inscrite dans l’Histoire depuis que nos aïeux ont commencé à circuler sans contraintes à travers cet immense territoire.

* Chercheur à l’Institut des relations
internationales et stratégiques (IRIS).

   


Lettre d’Alger
  Par : Ghania Mouffok

De Guantanamo à Paris
Je suis curieuse de savoir quelles pensées agitaient, ce vendredi, Lakhdar Boumediène lorsque, libéré de Guantanamo, cet Algérien atterrissant à Paris roulait, enfin libre, en direction de l’hôpital militaire Percy à Clamart pour effectuer un «bilan médical complet». Il faut dire que cet homme revient de loin et que sa vie se confond avec l’histoire tumultueuse de ces vingt dernières années. Cet Algérien est le premier prisonnier de Guantanamo non européen accueilli par un pays de l’Union européenne depuis que l’Amérique d’Obama ne sait plus que faire de l’Amérique de Bush et en appelle à la solidarité occidentale pour accueillir ces détenus privés de leurs droits et qui, bien que libérés, disculpés, reconnus comme des victimes d’une justice d’exception, ne semblent pas enthousiastes à l’idée de retrouver leurs propres pays. Ils sont donc tels des apatrides, et ce sont des Etats étrangers, ici l’Amérique et la France, qui négocient, des négociations dont on ne sait en définitive que peu de choses, leur retour dans un monde sans barreaux. J’imagine que Lakhdar Boumediène n’avait aucune envie de revenir dans une Algérie qu’il avait quittée il y a de cela 18 ans. Agé de 42 ans aujourd’hui, il était parti sur les routes du Pakistan, de l’Albanie, c’est du moins ce que raconte sa biographie non autorisée. La seule chose dont nous sommes sûrs, c’est qu’il finit par se fixer en Bosnie où il est responsable du Croissant rouge, comme un humanitaire des nouveaux mondes où les solidarités sont d’abord religieuses. Il vivra dans ce pays de 1992 à 2001, soit plus de dix ans, intégré, semble-t-il, marié, il obtient même la nationalité Bosniaque. Mais le vent de la guerre tourne. Arrêté par la police bosniaque, fin 2001, il est accusé avec cinq autres Algériens de préparer des attentats contre l’ambassade des Etats-Unis et de l’Angleterre à Sarajevo. Innocenté par la justice, il est ensuite livré en 2002 dans des conditions obscures à la CIA qui le transplante de Bosnie à Guantanamo. Pour Lakhdar Boumediène, un long cauchemar commence. Il est même donné en pâture à l’opinion américaine et internationale par G. W. Bush himself qui, dans son discours à la nation, en janvier 2002, le cite nommément comme un membre d’une cellule terroriste. Les cendres du 11 septembre fument encore sur New York et le monde ferme les yeux, en Algérie comme ailleurs…

Pourtant, il résiste
Parmi les premiers détenus à Guantanamo, premier prisonnier arabe accueilli en Europe, Lakhdar Boumediène est également le premier prisonnier de Guantanamo à avoir obtenu de la Cour suprême américaine le droit de saisir la justice civile pour contester sa détention en juin 2008. Ce qui lui vaut désormais de figurer dans les annales de la justice américaine puisque cette décision porte son nom mais surtout, elle va lui permettre d’être disculpé quelques mois plus tard, en novembre 2008, par un juge américain. Premier procès du genre qui ouvre la voix aux autres détenus de Guantanamo. Mais cette première place, cette célébrité, il l’a payée très cher : torturé, humilié, cet homme n’a jamais cessé de clamer son innocence et de mener une bataille judiciaire incroyable. En grève de la faim dès 2006, il était depuis nourri de force par une sonde dans le nez. Arrivé en France, il accepte maintenant de se nourrir librement, selon ses avocats et, semble-t-il, ne s’en prive pas. Innocenté  en Bosnie, innocenté en Amérique, ce n’est pourtant pas demain qu’il mangera son couscous en Algérie. Ainsi va le monde arabe, mis hors jeu d’emblée car chez eux, comme le dit poliment Amnesty International, tous les détenus de Guantanamo non européens sont soumis à «un risque de mauvais traitements».

   


Torture et transhumance
  Par : Khalid Jamaï

Bahi Abdelkbir, 21 ans, a été balancé du haut du quatrième étage par un membre des Forces auxiliaires. C’était le 18 mai 2008, lors de l’invasion de la cité universitaire de Marrakech par les hommes de Laânigri. Une invasion haineuse durant laquelle des portes ont été enfoncées et détruites. Bahi Abdelkbir faisait partie du même groupe d’étudiants que Zahra Boudkour et ses autres amis suppliciés. Touché à la colonne vertébrale, le jeune homme est aujourd’hui handicapé à vie. Il demande réparation et refuse de devenir une charge, un fardeau pour sa famille. Il s’est alors déplacé à Rabat pour se rendre au siège du CCDH. Bien entendu, il connaît son agresseur. Bien entendu, aucune enquête n’a été ouverte. Bahi Abdelkébir est décidé à se laisser mourir si justice ne lui est pas rendue. Au début de la semaine dernière, il a été transporté en urgence à l’hôpital.
Al Jadida El Oula du 6 mai dernier, en Une : quatre photos insupportables de la torture subie par 20 étudiants à Fès qui souhaitaient initialement célébrer le 1er mai. Interceptés par les forces de l’ordre, ils ont subi un tabassage en règle puis furent relâchés. Transportés dans une estafette de police, donc un véhicule de l’Etat, dans un terrain vague, ils furent soumis à différentes formes de torture par des éléments du CMI après qu’un de leurs officiers a hurlé : «Sir diw dinomo, wa thalaw fih». Une fois tabassés, torturés, ils furent soumis à des interrogatoires en plein air et «soulagés» de leur argent et de leurs portables. Bien entendu, aucune enquête n’a été ouverte.
8 mai dernier, première page d’Al Ahdat Al Maghribia. Des citoyens marocains subissent des tortures dans les commissariats de police à Fès. En sous-titre : «Le préfet de la police considère ces pratiques comme des cas isolés». Un article illustré de photos d’un supplicié montre les traces de la torture subie par Abdelghani Al Mohdeb, 30 ans, marchand ambulant de son état. Il a été arrêté à la suite d’une dispute puis conduit au commissariat du quartier d’Rasif à Fès. Là-bas, il fut soumis à toutes sortes de tortures, à la suite desquelles il s’est évanoui. Après un passage à l’hôpital, il est mené au commissariat d’El Batha. Dans son témoignage au quotidien, il affirme que ses tortionnaires lui auraient pris quelque 400 DH ainsi que son portable. Le préfet de Fès, interrogé par Al Ahdat Al Maghribia, affirme de son côté qu’une enquête aurait été ouverte…
Le 9 mai dernier, Al Jarida El Oula titre : «Les gendarmes m’ont torturé en utilisant les techniques de l’avion, en me sodomisant à l’aide d’une bouteille». La victime, M’barek Daoudi, est un soldat. Ces faits remontent à 1982. A l’époque, il fut transporté à Agadir dans une caserne où il demeura onze mois. «Une nuit, un commando du nom d’El Jamila, dont faisait partie le Général
abdelaziz Bennani, à l’époque colonel, me demanda d’être patient et de faire preuve de patriotisme, car Hassan II et Mohammed V furent, eux aussi, arrêtés et exilés», raconte M’barek Daoudi.
La torture n’est donc pas le privilège d’une «caste» mais touche l’ensemble des classes sociales. Elle fait partie d’un mode de gouvernance. Pour les responsables de ce pays, elle devient dans le meilleur des cas un mal nécessaire. Le grand journaliste américain Mark Danner du Washington Post, explique que la torture «réduit nos idéaux et nos lois au rang d’ornements nationaux que l’on peut jeter par-dessus bord au premier signe de danger». Voilà pourquoi la torture est fondamentalement un scandale politique, auquel on ne peut mettre un terme qu’en détruisant ce qui a été fait et non les personnes qui l’ont pratiquée. C’est cette idée de la torture qu’il faut détruire : la torture comme insigne que l’on arbore fièrement pour se prouver que l’on est prêt à «faire tout ce qu’il faut» pour protéger le pays. De même que la torture détruit la justice. Ceux qui enfreignent la loi doivent être punis. Cela vaut aussi bien pour ceux qui torturent que pour ceux qui tuent. Mais poursuivre les tortionnaires en justice sans qu’il y ait une enquête publique au préalable ne mettra pas un terme au scandale.
Pendant ce temps, le champ politique marocain débat de ce qui lui semble vital, à savoir la transhumance des députés et l’article 51. On reste pantois devant cette tempête dans un verre d’eau. A croire qu’il existe encore des partis politiques, que les citoyens croient en eux et qu’ils vont aller voter… La transhumance dans les pâturages politiques marocains est logique car chacun cherche à brouter l’herbe là où elle lui semble la plus verte.

   

 
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