L’absence de cohésion entre les chefs d’Etat membres de
l’Union du Maghreb Arabe (UMA) représente un manque à gagner de
plusieurs milliards de dollars pour l’ensemble des pays concernés. En
ces temps de crise économique internationale, peut-on se permettre ce
luxe criminel et cette arrogance déplacée ? Lors de sa création, l’UMA
portait une vision politique et économique commune. Vingt ans après,
les dirigeants maghrébins se montrent incapables de surmonter leurs
divisions ou d’envisager des solutions de compromis pour relancer ce
projet. Les accords d’union douanière de 1995 et de marché commun en
2000 sont devenus des vœux pieux. On passe aisément pour un doux rêveur
ou un naïf politique lorsqu’on évoque ces perspectives. Faute d’accord
politique, le Maghreb se débat et tente d’avancer en ordre dispersé et
à ses dépens.
Selon les calculs réalisés par les économistes de la Commission
européenne de Bruxelles, le Maghreb gagnerait 100 milliards de dollars
par an à l’horizon 2015 si la coopération régionale pouvait être
relancée. Le Directeur général du FMI a appelé à l’accélération de
l’intégration économique, car l’exception maghrébine tranche avec le
développement du commerce régional sur le Continent. Les échanges
intermaghrébins s’élèvent à 3,36% du commerce total de la région
lorsque l’Asie réalise 21%, l’Amérique du sud 19% et l’Afrique de
l’Ouest près de 11%. Il est clair que la crise qui touche violemment
l’Occident frappera plus brutalement encore le Maghreb dont les
économies fragiles sont très instables.
Autre chiffre, celui de la Banque mondiale qui assure que l’intégration
économique du Maghreb permettrait une hausse conséquente des PIB
nationaux entre 2005 et 2015 de +24% en Tunisie, +27% au Maroc et +34%
pour l’Algérie. On le constate, la désunion coûte cher, alors qu’il
semble évident, voire plus facile, d’établir des relations entre
voisins similaires à celles qu’ils ont avec l’Union européenne. Mais le
projet se heurte à l’absence de volontarisme politique.
La frontière entre l’Algérie et le Maroc, fermée depuis 1994, profite
au commerce informel qui génère annuellement près de 600 millions de
dollars et des trafics de tous les genres. L’Etat, c’est-à-dire le
citoyen, ne profite absolument pas de cette transhumance commerciale.
Celle-ci pénalise les économies nationales et obère le développement de
la région. À titre d’exemple, les voitures Renault Logan vendues en
Algérie sont importées de Roumanie, alors que la firme au losange
dispose d’une usine d’assemblage à Casablanca. On imagine les économies
que pourraient réaliser le Maroc et les gains pour les consommateurs
algériens.
Dans le dossier de l’UMA, la rivalité politique a depuis longtemps pris
le pas sur la complémentarité. L’Algérie est le premier pays
importateur de produits agroalimentaires de la rive sud de la
Méditerranée. Elle aurait tout intérêt à se tourner vers son voisin
chérifien. Et ce dernier, qui a besoin de pétrole et de gaz, pourrait
négocier avec son voisin. Dans le même temps, les questions politiques
pourraient être traitées par les diplomates pour trouver des compromis.
De part et d’autre de la frontière, les jeunes entrepreneurs sont
conscients des enjeux du XXIe siècle et de la limite des marchés
nationaux. Ils tentent de plus en plus de se projeter en Europe pour
développer leurs entreprises. Le fiasco de l’UMA n’a pas fait
disparaître la nécessité de Maghreb ni fait refluer cette perspective
inscrite dans l’Histoire depuis que nos aïeux ont commencé à circuler
sans contraintes à travers cet immense territoire.
* Chercheur à l’Institut des relations
internationales et stratégiques (IRIS).
De Guantanamo à Paris
Je suis curieuse de savoir quelles pensées agitaient, ce vendredi,
Lakhdar Boumediène lorsque, libéré de Guantanamo, cet Algérien
atterrissant à Paris roulait, enfin libre, en direction de l’hôpital
militaire Percy à Clamart pour effectuer un «bilan médical complet». Il
faut dire que cet homme revient de loin et que sa vie se confond avec
l’histoire tumultueuse de ces vingt dernières années. Cet Algérien est
le premier prisonnier de Guantanamo non européen accueilli par un pays
de l’Union européenne depuis que l’Amérique d’Obama ne sait plus que
faire de l’Amérique de Bush et en appelle à la solidarité occidentale
pour accueillir ces détenus privés de leurs droits et qui, bien que
libérés, disculpés, reconnus comme des victimes d’une justice
d’exception, ne semblent pas enthousiastes à l’idée de retrouver leurs
propres pays. Ils sont donc tels des apatrides, et ce sont des Etats
étrangers, ici l’Amérique et la France, qui négocient, des négociations
dont on ne sait en définitive que peu de choses, leur retour dans un
monde sans barreaux. J’imagine que Lakhdar Boumediène n’avait aucune
envie de revenir dans une Algérie qu’il avait quittée il y a de cela 18
ans. Agé de 42 ans aujourd’hui, il était parti sur les routes du
Pakistan, de l’Albanie, c’est du moins ce que raconte sa biographie non
autorisée. La seule chose dont nous sommes sûrs, c’est qu’il finit par
se fixer en Bosnie où il est responsable du Croissant rouge, comme un
humanitaire des nouveaux mondes où les solidarités sont d’abord
religieuses. Il vivra dans ce pays de 1992 à 2001, soit plus de dix
ans, intégré, semble-t-il, marié, il obtient même la nationalité
Bosniaque. Mais le vent de la guerre tourne. Arrêté par la police
bosniaque, fin 2001, il est accusé avec cinq autres Algériens de
préparer des attentats contre l’ambassade des Etats-Unis et de
l’Angleterre à Sarajevo. Innocenté par la justice, il est ensuite livré
en 2002 dans des conditions obscures à la CIA qui le transplante de
Bosnie à Guantanamo. Pour Lakhdar Boumediène, un long cauchemar
commence. Il est même donné en pâture à l’opinion américaine et
internationale par G. W. Bush himself qui, dans son discours à la
nation, en janvier 2002, le cite nommément comme un membre d’une
cellule terroriste. Les cendres du 11 septembre fument encore sur New
York et le monde ferme les yeux, en Algérie comme ailleurs…
Pourtant, il résiste
Parmi les premiers détenus à Guantanamo, premier prisonnier arabe
accueilli en Europe, Lakhdar Boumediène est également le premier
prisonnier de Guantanamo à avoir obtenu de la Cour suprême américaine
le droit de saisir la justice civile pour contester sa détention en
juin 2008. Ce qui lui vaut désormais de figurer dans les annales de la
justice américaine puisque cette décision porte son nom mais surtout,
elle va lui permettre d’être disculpé quelques mois plus tard, en
novembre 2008, par un juge américain. Premier procès du genre qui ouvre
la voix aux autres détenus de Guantanamo. Mais cette première place,
cette célébrité, il l’a payée très cher : torturé, humilié, cet homme
n’a jamais cessé de clamer son innocence et de mener une bataille
judiciaire incroyable. En grève de la faim dès 2006, il était depuis
nourri de force par une sonde dans le nez. Arrivé en France, il accepte
maintenant de se nourrir librement, selon ses avocats et, semble-t-il,
ne s’en prive pas. Innocenté en Bosnie, innocenté en Amérique, ce
n’est pourtant pas demain qu’il mangera son couscous en Algérie. Ainsi
va le monde arabe, mis hors jeu d’emblée car chez eux, comme le dit
poliment Amnesty International, tous les détenus de Guantanamo non
européens sont soumis à «un risque de mauvais traitements».
Bahi Abdelkbir, 21 ans, a été balancé du haut du quatrième
étage par un membre des Forces auxiliaires. C’était le 18 mai 2008,
lors de l’invasion de la cité universitaire de Marrakech par les hommes
de Laânigri. Une invasion haineuse durant laquelle des portes ont été
enfoncées et détruites. Bahi Abdelkbir faisait partie du même groupe
d’étudiants que Zahra Boudkour et ses autres amis suppliciés. Touché à
la colonne vertébrale, le jeune homme est aujourd’hui handicapé à vie.
Il demande réparation et refuse de devenir une charge, un fardeau pour
sa famille. Il s’est alors déplacé à Rabat pour se rendre au siège du
CCDH. Bien entendu, il connaît son agresseur. Bien entendu, aucune
enquête n’a été ouverte. Bahi Abdelkébir est décidé à se laisser mourir
si justice ne lui est pas rendue. Au début de la semaine dernière, il a
été transporté en urgence à l’hôpital.
Al Jadida El Oula du 6 mai dernier, en Une : quatre photos
insupportables de la torture subie par 20 étudiants à Fès qui
souhaitaient initialement célébrer le 1er mai. Interceptés par les
forces de l’ordre, ils ont subi un tabassage en règle puis furent
relâchés. Transportés dans une estafette de police, donc un véhicule de
l’Etat, dans un terrain vague, ils furent soumis à différentes formes
de torture par des éléments du CMI après qu’un de leurs officiers a
hurlé : «Sir diw dinomo, wa thalaw fih». Une fois tabassés, torturés,
ils furent soumis à des interrogatoires en plein air et «soulagés» de
leur argent et de leurs portables. Bien entendu, aucune enquête n’a été
ouverte.
8 mai dernier, première page d’Al Ahdat Al Maghribia. Des citoyens
marocains subissent des tortures dans les commissariats de police à
Fès. En sous-titre : «Le préfet de la police considère ces pratiques
comme des cas isolés». Un article illustré de photos d’un supplicié
montre les traces de la torture subie par Abdelghani Al Mohdeb, 30 ans,
marchand ambulant de son état. Il a été arrêté à la suite d’une dispute
puis conduit au commissariat du quartier d’Rasif à Fès. Là-bas, il fut
soumis à toutes sortes de tortures, à la suite desquelles il s’est
évanoui. Après un passage à l’hôpital, il est mené au commissariat d’El
Batha. Dans son témoignage au quotidien, il affirme que ses
tortionnaires lui auraient pris quelque 400 DH ainsi que son portable.
Le préfet de Fès, interrogé par Al Ahdat Al Maghribia, affirme de son
côté qu’une enquête aurait été ouverte…
Le 9 mai dernier, Al Jarida El Oula titre : «Les gendarmes m’ont
torturé en utilisant les techniques de l’avion, en me sodomisant à
l’aide d’une bouteille». La victime, M’barek Daoudi, est un soldat. Ces
faits remontent à 1982. A l’époque, il fut transporté à Agadir dans une
caserne où il demeura onze mois. «Une nuit, un commando du nom d’El
Jamila, dont faisait partie le Général
abdelaziz Bennani, à l’époque colonel, me demanda d’être patient et de
faire preuve de patriotisme, car Hassan II et Mohammed V furent, eux
aussi, arrêtés et exilés», raconte M’barek Daoudi.
La torture n’est donc pas le privilège d’une «caste» mais touche
l’ensemble des classes sociales. Elle fait partie d’un mode de
gouvernance. Pour les responsables de ce pays, elle devient dans le
meilleur des cas un mal nécessaire. Le grand journaliste américain Mark
Danner du Washington Post, explique que la torture «réduit nos idéaux
et nos lois au rang d’ornements nationaux que l’on peut jeter
par-dessus bord au premier signe de danger». Voilà pourquoi la torture
est fondamentalement un scandale politique, auquel on ne peut mettre un
terme qu’en détruisant ce qui a été fait et non les personnes qui l’ont
pratiquée. C’est cette idée de la torture qu’il faut détruire : la
torture comme insigne que l’on arbore fièrement pour se prouver que
l’on est prêt à «faire tout ce qu’il faut» pour protéger le pays. De
même que la torture détruit la justice. Ceux qui enfreignent la loi
doivent être punis. Cela vaut aussi bien pour ceux qui torturent que
pour ceux qui tuent. Mais poursuivre les tortionnaires en justice sans
qu’il y ait une enquête publique au préalable ne mettra pas un terme au
scandale.
Pendant ce temps, le champ politique marocain débat de ce qui lui
semble vital, à savoir la transhumance des députés et l’article 51. On
reste pantois devant cette tempête dans un verre d’eau. A croire qu’il
existe encore des partis politiques, que les citoyens croient en eux et
qu’ils vont aller voter… La transhumance dans les pâturages politiques
marocains est logique car chacun cherche à brouter l’herbe là où elle
lui semble la plus verte.