La société de distribution SAPRESS, fondée en octobre 1977 et dont
le réseau comporte 25 agences desservant 8000 points de vente, serait à
vendre. C’est du moins ce que plusieurs informations concordantes
laissent supposer. Quant au nouvel acquéreur, ce serait tout simplement
le makhzen par l’intermédiaire d’une société écran dont le tireur de
ficelles ne serait autre que Mounir Majidi.
Ainsi le makhzen prendrait le contrôle de la distribution de la presse
vu que l’autre mastodonte de ce secteur n’est autre que SOCHEPRESS,
Société Chérifienne de Distribution et de Presse, dont les Nouvelles
Messageries de la Presse Parisienne viennent de racheter la totalité du
capital, est déjà dans le giron de ce même makhzen. Cette tran-saction
n’est pas pour déplaire à tous ceux qui se sont juré d’avoir la peau de
la presse dite indépendante, laquelle constitue l’un des derniers
carrés de la liberté d’expression. Rappelons que SAPRESS appartient aux
partis de la Koutla à savoir le PI, l’USFP et le PPS, partis dont les
organes de presse connaissent une baisse de vente et donc d’audience
vertigineuse, d’où de très graves difficultés financières. Ces organes
accuseraient des dettes se chiffrant par centaines de millions de
centimes. C’est dire si cette transaction arrangerait ces partis à plus
d’un titre. Elle leur permettrait, ainsi, de renflouer leurs finances,
de permettre au makhzen et ses officines de donner le coup de grâce à
cette presse indépendante qui a contribué, dans une large mesure, à les
mettre à nu, de les tenir sous haute surveillance, de déterrer les
cadavres qu’ils avaient ensevelis dans leurs placards, sans pour autant
se salir les mains.
Quant au makhzen, la mise sous tutelle de SAPRESS lui permettrait,
croit-il, en disposant d’une telle épée de Damoclès, de finaliser son
projet, celui de se débarrasser d’une presse qui le dérange à plus d’un
titre. C’est d’ailleurs dans ce projet liberticide qu’il faut placer
«cette frénésie» de procès, de ces amendes faramineuses, en un mot de
cet acharnement dont furent victimes cette presse et ceux qui y
travaillent.
Une fois encore, le makhzen croit pouvoir, en tuant le messager,
occulter, voire faire disparaître le message. Bien au contraire, cette
persécution de la presse indépendante et de la liberté d’expression ont
permis de dévoiler davantage une démocratie de façade qu’il voulait
faire passer, auprès de l’opinion internationale, pour une réelle
démocratisation, et de démystifier ce que l’on a appelé les
«changements» apportés par une prétendue «nouvelle ère». Plus que
jamais, il apparaît que nous n’avons affaire qu’à une continuité dans
le changement, et non à un changement dans une continuité de la
gouvernance.
D’aucuns pourront se demander, et à juste titre, pour quelle raison
nous n’avons parlé ni de gouvernance, ni de gouvernement, préférant
n’utiliser que le terme de makhzen. La réponse est très simple, il y a
un gouvernement, des ministres, de facto ceux-ci n’existent pas, car
ne disposant d’aucun pouvoir décisionnel. Et les preuves pour étayer
nos dires ne manquent pas.
Ainsi, dans l’affaire du quotidien arabophone Akhbar El Youm, le
Premier ministre a déclaré qu’il n’était, tout simplement pas au
courant ni de l’interdiction de ce journal, ni de la mise sous scellés
de ses locaux, encore moins du gèle de ses comptes. Incroyable et
pourtant tout ce qu’il y a de plus véridique.
M. Abbas El Fassi, selon Al Alam, l’organe officiel de son parti,
n’aurait pas été au courant, pour la simple raison qu’il ne lit pas,
tenez vous bien, cette presse indépendante qui se serait spécialisée
dans le colportage de rumeurs, les fausses informations et le mensonge.
On croit rêver ! N’est-il pas celui qui traîne les trente mille
casseroles de l’affaire d’Annajat avec les déclarations qu’il avait
faites sur la deuxième chaîne ? N’est-il pas celui qui avait affirmait,
toujours sur cette même chaîne, que rien ne c’était pas passé à Sidi
Ifni alors qu’étaient diffusées de par le monde les images de la
répression barbare dont étaient victimes les populations de cette
ville ? Lorsqu’on est sans honnêteté morale, tout devient permis !
L’Europe s’apprête à commémorer le vingtième anniversaire de
l’effondrement du mur de Berlin qui entraîna la dislocation de l’empire
soviétique. Cet événement majeur de l’Histoire du vingtième siècle a
provoqué une série de séismes, dont on ressent aujourd’hui encore les
effets. La fin du bloc communiste a laissé la place à une hyper
puissance, les Etats-Unis, et a coïncidé avec l’émergence du phénomène
de l’islam politique. Cette question est devenue un enjeu international
dont le point culminant sera l’attaque menée par Al Qaïda contre les
tours du World Trade Center à New York. Mais douze mois plus tôt,
l’Algérie était secouée par des émeutes qui ont ébranlé le régime FLN
et la société dans son ensemble. Avec le recul, il est possible de
dire que ce pays aura été un catalyseur de la plupart des mouvements
qui secouent la planète depuis vingt ans. La révolte populaire
d’octobre 1988 a menacé pendant quelques semaines un pouvoir calcifié
et corrompu. La répression a été sanglante, officiellement 500 morts.
Toutefois les réformes qui sont annoncées permettent de calmer, pour un
temps, une jeunesse désespérée et sans perspective. Trois ans plus tard
le pays bascule dans une spirale de la violence qui voit s’affronter
l’Etat et les islamistes, 150 000 morts, dont il faudra dix ans pour
sortir. Aujourd’hui encore, le désarroi de la jeunesse est une réalité
sociale, et aucun gouvernement n’a été capable de proposer un projet de
société. Les acteurs de ces drames successifs sont toujours là, en
fonction ou tapis dans l’ombre pour mieux préserver leurs prébendes et
leurs intérêts. Les mouvements de contestation estudiantins ou
ouvriers sont plus rares, la mondialisation a laminé les anciennes
solidarités, pourtant les faits sont implacables : paupérisation des
salariés, chômage des jeunes, crise de l’habitat et terrorisme
persistant n’ont pas permis à l’Algérie de trouver les voies d’un
développement contrôlé. L'aspiration démocratique a été contrariée par
des dirigeants islamistes pressés d’accéder au pouvoir. Et des caciques
déterminés à se maintenir coûte que coûte. Un peu plus de vingt ans
après les émeutes d’octobre 1988,0 le bilan n’est pas reluisant. La
nouvelle Europe est parvenue à s’extirper du modèle soviétique et à
s’arrimer à l’Union Européenne pour garantir son développement et la
solidité de ses institutions démocratiques. On peut mesurer d’un
côté le parcours exemplaire, malgré des difficultés persistantes, par
les pays d’Europe de l’est qui ont mené à terme une révolution
démocratique et économique, dont rien ne garantissait qu’elle puisse
déboucher sur les résultats spectaculaires que chacun peut observer. De
l’autre côté, la régression de l’Algérie, qui tient une place centrale
au Maghreb, a paralysé ses voisins et limité les possibilités
d’intégration régionale, seules perspectives économique et politique
qui permettent d’entrevoir la sortie du marasme dans lequel vivent les
populations de cette région. Les acquis démocratiques ont été rognés
à mesure que grandissait l’influence politique des islamistes, un
épouvantail bien commode, pour masquer l’incurie des dirigeants
politiques. Le fossé entre le citoyen et la classe politique ne cesse
de se creuser. Cela fait aujourd'hui 21 ans que la révolte d'octobre
1988 a éclaté, et peu a été dit sur ces événements, beaucoup de zones
d'ombre demeurent. La révolte populaire reste d'actualité car les
conditions de vie des Algériens engendrent des tensions. Le fléau des
harragas est l'exemple le plus éloquent de ce mal-être social.
* Chercheur à l’Institut des relations
internationales et stratégiques (IRIS).
D’Alger à Berlin
C’était le cinq octobre, une journée comme les autres, une journée
oubliée. Qui se souvient du cinq octobre 1988 ? Vingt et un ans plus
tard, rien à signaler, rien à commémorer, seul changement dans mon
décor, deux fourgons de police massifs mais discrets sur leur périmètre
de sécurité. Ils ne serviront à rien, même si en autorité on n’est
jamais assez prudent, ils ne serviront à rien car il ne se passera rien
ce cinq octobre, enfin rien de marquant à part quelques téméraires sur
la place publique vite désertée. Pourtant, octobre 88 c’est un peu pour
nous l’équivalent de la chute du mur de Berlin pour les ex-pays
socialistes. Je m’explique, en octobre 88, si vous ne le savez pas
déjà, des milliers de jeunes en colère sortaient dans la rue et
démolissaient tout sur leur passage. Si, aujourd’hui, ces typhons
populaires sont devenus d’une grande banalité, à l’époque c’était de
l’ordre de l’impensable et c’est d’ailleurs pour cela que cet événement
demeure impensé. Des jeunes donc, et en face, des chars. L’armée tire
et les gens meurent, officiellement 150 personnes tombent sans vie,
tandis que les ligues des droits humains les estiment à 500.
Aujourd’hui, il ne reste que les handicapés à vie considérés par l’Etat
magnanime comme des accidentés du travail. Passons. Mais ces corps
criblés de vraies balles s’effondrèrent à la manière d’un mur. Ce fut
la fin de «Un seul héros le peuple», de «par le peuple et pour le
peuple». La fin de l’utopie socialiste. Avec octobre 1988, l’Algérie
changeait de continent. On ne dit pas assez combien l’histoire récente
de l’Algérie contemporaine est intimement liée à l’expérience du
socialisme réel de par le monde. En définitive, nous sommes plus
proches de la Pologne, de la Roumanie, ou même de l’Allemagne de l’est,
que du Maroc et de la Tunisie en termes d’expérience historique. Comme
eux, nous avons tenté un autre modèle de développement que le modèle
libéral, mais comme nous ne sommes pas des Européens, nous nous sommes
retrouvés bien seuls face à nos démons. Tout ceci m’est revenu en
mémoire en regardant un débat à la télévision des Français qui
réunissaient des Polonais, des Bulgares, des Allemands venus du froid.
Ils agitaient des idées, des questions qui, au fond, étaient aussi les
miennes, les nôtres. Et si cette expérience commune se devait d’être
revisitée à la lumière du monde en crise ?
C’est quand le bonheur ?
Dans ce débat, Stefan Todorov, historien, aujourd’hui vivant en France
mais historiquement Bulgare, expliquait que selon un sondage, le peuple
qui se déclare le plus heureux du monde ce sont les Kazakhs car,
expliquait-il, «ils ne demandent rien de plus à leur pays que ce qu’il
peut leur offrir». Voilà un peuple d’une grande sagesse. Mais c’est
quoi le bonheur ? Avant octobre 1988 étions-nous plus heureux, ou
avions-nous seulement l’espoir de l’être un jour ? Ce qui n’est pas
rien mais on ne s’en rend compte que lorsqu’on l’a perdu, je parle de
cet espoir ténu et têtu d’une vie meilleure. «Pour une vie meilleure»
c’était d’ailleurs le dernier slogan du FLN, parti unique, juste avant
88. Je vous rassure, je ne suis pas une nostalgique du parti unique,
mais de mensonge en mensonge, je me demande par quoi nous l’avons
remplacé ? Une nouvelle Constitution, adoptée en 1989, quand le monde
parlait encore de démocratie. Vous entendez aujourd’hui un dirigeant
des pays des puissants emprunter encore ce mot quand il s’agit de notre
avenir de pays à la marge du développement mondial ? Ce mot a disparu
du lexique : on lui préfère désormais l’expression de «bonne
gouvernance». Vous en connaissez beaucoup, vous, des gens prêts à
mourir pour «une bonne gouvernance» ?
Moi non plus
C’était le cinq octobre, et il ne s’est rien passé. La veille, au Mama,
notre musée d’art moderne, se tenait une rencontre, une belle
rencontre, en hommage à Mahmoud Darwich et il y avait là Breyten
Bretenbach, un écrivain et militant Sud-africain. Dans sa
communication pleine de sensibilité, il se souvenait avoir demandé à
Mahmoud Darwich : comment durer, comment ne pas céder au découragement
et il répondait : «Mahmoud Darwich m’a appris que la durée est
constituée de processus, de tous les petits moments présents et c’est
en notant ces moments, en les retenant que l’on construit de la durée
et il ajoutait : cela l’a protégé du désespoir et du découragement». Je
trouve cela d’une juste intelligence. Le cinq octobre, il ne s’est rien
passé.