Journal N° 412
Mise en ligne le : 16/10/2009
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Ça presse pour le makhzen
  Par : Khalid Jamaï

La société de distribution SAPRESS, fondée en octobre 1977 et dont le réseau comporte 25 agences desservant 8000 points de vente, serait à vendre. C’est du moins ce que plusieurs informations concordantes laissent supposer. Quant au nouvel acquéreur, ce serait tout simplement le makhzen par l’intermédiaire d’une société écran dont le tireur de ficelles ne serait autre que Mounir Majidi.
Ainsi le makhzen prendrait le contrôle de la distribution de la presse vu que l’autre mastodonte de ce secteur n’est autre que SOCHEPRESS, Société Chérifienne de Distribution et de Presse, dont les Nouvelles Messageries de la Presse Parisienne viennent de racheter la totalité du capital, est déjà dans le giron de ce même makhzen. Cette tran-saction n’est pas pour déplaire à tous ceux qui se sont juré d’avoir la peau de la presse dite indépendante, laquelle constitue l’un des derniers carrés de la liberté d’expression. Rappelons que SAPRESS appartient aux partis de la Koutla à savoir le PI, l’USFP et le PPS, partis dont les organes de presse connaissent une baisse de vente et donc d’audience vertigineuse, d’où de très graves difficultés financières. Ces organes accuseraient des dettes se chiffrant par centaines de millions de centimes. C’est dire si cette transaction arrangerait ces partis à plus d’un titre. Elle leur permettrait, ainsi, de renflouer leurs finances, de permettre au makhzen et ses officines de donner le coup de grâce à cette presse indépendante qui a contribué, dans une large mesure, à les mettre à nu, de les tenir sous haute surveillance, de déterrer les cadavres qu’ils avaient ensevelis dans leurs placards, sans pour autant se salir les mains.
Quant au makhzen, la mise sous tutelle de SAPRESS lui permettrait, croit-il, en disposant d’une telle épée de Damoclès, de finaliser son projet, celui de se débarrasser d’une presse qui le dérange à plus d’un titre. C’est d’ailleurs dans ce projet liberticide qu’il faut placer «cette frénésie» de procès, de ces amendes faramineuses, en un mot de cet acharnement dont furent victimes cette presse et ceux qui y travaillent.
Une fois encore, le makhzen croit pouvoir, en tuant le messager, occulter, voire faire disparaître le message. Bien au contraire, cette persécution de la presse indépendante et de la liberté d’expression ont permis de dévoiler davantage une démocratie de façade qu’il voulait faire passer, auprès de l’opinion internationale, pour une réelle démocratisation, et de démystifier ce que l’on a appelé les «changements» apportés par une prétendue  «nouvelle ère». Plus que jamais, il apparaît que nous n’avons affaire qu’à une continuité dans le changement, et non à un changement dans une continuité de la gouvernance.
D’aucuns pourront se demander, et à juste titre, pour quelle raison nous n’avons parlé ni de gouvernance, ni de gouvernement, préférant n’utiliser que le terme de makhzen. La réponse est très simple, il y a un gouvernement, des ministres, de facto ceux-ci n’existent pas, car  ne disposant d’aucun pouvoir décisionnel. Et les preuves pour étayer nos dires ne manquent pas.
Ainsi, dans l’affaire du quotidien arabophone Akhbar El Youm, le Premier ministre a déclaré qu’il n’était, tout simplement pas au courant ni de l’interdiction de ce journal, ni de la mise sous scellés de ses locaux, encore moins du gèle de ses comptes. Incroyable et pourtant tout ce qu’il y a de plus véridique.
M. Abbas El Fassi, selon Al Alam, l’organe officiel de son parti, n’aurait pas été au courant, pour la simple raison qu’il ne lit pas, tenez vous bien, cette presse indépendante qui se serait spécialisée dans le colportage de rumeurs, les fausses informations et le mensonge. On croit rêver ! N’est-il pas celui qui traîne les trente mille casseroles de l’affaire d’Annajat avec les déclarations qu’il avait faites sur la deuxième chaîne ? N’est-il pas celui qui avait affirmait, toujours sur cette même chaîne, que rien ne c’était pas passé à Sidi Ifni alors qu’étaient diffusées de par le monde les images de la répression barbare dont étaient victimes les populations de cette ville ? Lorsqu’on est sans honnêteté morale, tout devient permis !

   


Alger/Berlin, d’une révolte à une révolution
  Par : A. Kader Abderrahim*

L’Europe s’apprête à commémorer le vingtième anniversaire de l’effondrement du mur de Berlin qui entraîna la dislocation de l’empire soviétique. Cet événement majeur de l’Histoire du vingtième siècle a provoqué une série de séismes, dont on ressent aujourd’hui encore les effets. La fin du bloc communiste a laissé la place à une hyper puissance, les Etats-Unis, et a coïncidé avec l’émergence du phénomène de l’islam politique. Cette question est devenue un enjeu international dont le point culminant sera l’attaque menée par Al Qaïda contre les tours du World Trade Center à New York. Mais douze mois plus tôt, l’Algérie était secouée par des émeutes qui ont ébranlé le régime FLN et la société dans son ensemble.
Avec le recul, il est possible de dire que ce pays aura été un catalyseur de la plupart des mouvements qui secouent la planète depuis vingt ans.
La révolte populaire d’octobre 1988 a menacé pendant quelques semaines un pouvoir calcifié et corrompu. La répression a été sanglante, officiellement 500 morts. Toutefois les réformes qui sont annoncées permettent de calmer, pour un temps, une jeunesse désespérée et sans perspective. Trois ans plus tard le pays bascule dans une spirale de la violence qui voit s’affronter l’Etat et les islamistes, 150 000 morts, dont il faudra dix ans pour sortir. Aujourd’hui encore, le désarroi de la jeunesse est une réalité sociale, et aucun gouvernement n’a été capable de proposer un projet de société. Les acteurs de ces drames successifs sont toujours là, en fonction ou tapis dans l’ombre pour mieux préserver leurs prébendes et leurs intérêts.  
Les mouvements de contestation estudiantins ou ouvriers sont plus rares, la mondialisation a laminé les anciennes solidarités, pourtant les faits sont implacables : paupérisation des salariés, chômage des jeunes, crise de l’habitat et terrorisme persistant n’ont pas permis à l’Algérie de trouver les voies d’un développement contrôlé. L'aspiration démocratique a été contrariée par des dirigeants islamistes pressés d’accéder au pouvoir. Et des caciques déterminés à se maintenir coûte que coûte. Un peu plus de vingt ans après les émeutes d’octobre 1988,0 le bilan n’est pas reluisant. La nouvelle Europe est parvenue à s’extirper du modèle soviétique et à s’arrimer à l’Union Européenne pour garantir son développement et la solidité de ses institutions démocratiques.
On peut mesurer d’un côté le parcours exemplaire, malgré des difficultés persistantes, par les pays d’Europe de l’est qui ont mené à terme une révolution démocratique et économique, dont rien ne garantissait qu’elle puisse déboucher sur les résultats spectaculaires que chacun peut observer. De l’autre côté, la régression de l’Algérie, qui tient une place centrale au Maghreb, a paralysé ses voisins et limité les possibilités d’intégration régionale, seules perspectives économique et politique qui permettent d’entrevoir la sortie du marasme dans lequel vivent les populations de cette région.
Les acquis démocratiques ont été rognés à mesure que grandissait l’influence politique des islamistes, un épouvantail bien commode, pour masquer l’incurie des dirigeants politiques. Le fossé entre le citoyen et la classe politique ne cesse de se creuser. Cela fait aujourd'hui 21 ans que la révolte d'octobre 1988 a éclaté, et peu a été dit sur ces événements, beaucoup de zones d'ombre demeurent. La révolte populaire reste d'actualité car les conditions de vie des Algériens engendrent des tensions. Le fléau des harragas est l'exemple le plus éloquent de ce mal-être social.

* Chercheur à l’Institut des relations
internationales et stratégiques (IRIS).

   


Lettre d'Alger
  Par : Ghania Mouffok

D’Alger à Berlin
C’était le cinq octobre, une journée comme les autres, une journée oubliée. Qui se souvient du cinq octobre 1988 ? Vingt et un ans plus tard, rien à signaler, rien à commémorer, seul changement dans mon décor, deux fourgons de police massifs mais discrets sur leur périmètre de sécurité. Ils ne serviront à rien, même si en autorité on n’est jamais assez prudent, ils ne serviront à rien car il ne se passera rien ce cinq octobre, enfin rien de marquant à part quelques téméraires sur la place publique vite désertée. Pourtant, octobre 88 c’est un peu pour nous l’équivalent de la chute du mur de Berlin pour les ex-pays socialistes. Je m’explique, en octobre 88, si vous ne le savez pas déjà, des milliers de jeunes en colère sortaient dans la rue et démolissaient tout sur leur passage. Si, aujourd’hui, ces typhons populaires sont devenus d’une grande banalité, à l’époque c’était de l’ordre de l’impensable et c’est d’ailleurs pour cela que cet événement demeure impensé.  Des jeunes donc, et en face, des chars. L’armée tire et les gens meurent, officiellement 150 personnes tombent sans vie, tandis que les ligues des droits humains les estiment à 500. Aujourd’hui, il ne reste que les handicapés à vie considérés par l’Etat magnanime comme des accidentés du travail. Passons. Mais ces corps criblés de vraies balles s’effondrèrent à la manière d’un mur. Ce fut la fin de «Un seul héros le peuple», de «par le peuple et pour le peuple». La fin de l’utopie socialiste. Avec octobre 1988, l’Algérie changeait de continent. On ne dit pas assez combien l’histoire récente de l’Algérie contemporaine est intimement liée à l’expérience du socialisme réel de par le monde. En définitive, nous sommes plus proches de la Pologne, de la Roumanie, ou même de l’Allemagne de l’est, que du Maroc et de la Tunisie en termes d’expérience historique. Comme eux, nous avons tenté un autre modèle de développement que le modèle libéral, mais comme nous ne sommes pas des Européens, nous nous sommes retrouvés bien seuls face à nos démons. Tout ceci m’est revenu en mémoire en regardant un débat à la télévision des Français qui réunissaient des Polonais, des Bulgares, des Allemands venus du froid. Ils agitaient des idées, des questions qui, au fond, étaient aussi les miennes, les nôtres. Et si cette expérience commune se devait d’être revisitée à la lumière du monde en crise ?

C’est quand le bonheur ?
Dans ce débat, Stefan Todorov, historien, aujourd’hui vivant en France mais historiquement Bulgare, expliquait que selon un sondage, le peuple qui se déclare le plus heureux du monde ce sont les Kazakhs car, expliquait-il, «ils ne demandent rien de plus à leur pays que ce qu’il peut leur offrir». Voilà un peuple d’une grande sagesse. Mais c’est quoi le bonheur ? Avant octobre 1988 étions-nous plus heureux, ou avions-nous seulement  l’espoir de l’être un jour ? Ce qui n’est pas rien mais on ne s’en rend compte que lorsqu’on l’a perdu, je parle de cet espoir ténu et têtu d’une vie meilleure. «Pour une vie meilleure» c’était d’ailleurs le dernier slogan du FLN, parti unique, juste avant 88. Je vous rassure, je ne suis pas une nostalgique du parti unique, mais de mensonge en mensonge, je me demande par quoi nous l’avons remplacé ? Une nouvelle Constitution, adoptée en 1989, quand le monde parlait encore de démocratie. Vous entendez aujourd’hui un dirigeant des pays des puissants emprunter encore ce mot quand il s’agit de notre avenir de pays à la marge du développement mondial ? Ce mot a disparu du lexique : on lui préfère désormais l’expression de «bonne gouvernance». Vous en connaissez beaucoup, vous, des gens prêts à mourir pour «une bonne gouvernance» ?

Moi non plus
C’était le cinq octobre, et il ne s’est rien passé. La veille, au Mama, notre musée d’art moderne, se tenait une rencontre, une belle rencontre, en hommage à Mahmoud Darwich et il y avait là Breyten Bretenbach, un écrivain et militant Sud-africain.  Dans sa communication pleine de sensibilité, il se souvenait avoir demandé à Mahmoud Darwich : comment durer, comment ne pas céder au découragement et il répondait : «Mahmoud Darwich m’a appris que la durée est constituée de processus, de tous les petits moments  présents et c’est en notant ces moments, en les retenant que l’on construit de la durée et il ajoutait : cela l’a protégé du désespoir et du découragement». Je trouve cela d’une juste intelligence. Le cinq octobre, il ne s’est rien passé.

   

 
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