Cette lettre est fictive. Elle n’existe pas et nous souhaitons
qu’elle n’existe jamais. On peut énumérer ici les raisons pour
lesquelles nous pensons que le Sahara est marocain. Mais là n’est pas
la question. Ce n’est pas entre nous que l’on doit se convaincre. On
fait partie de cette écrasante majorité qui en est déjà convaincue. Ce
que nous devons faire, c’est analyser librement notre politique
vis-à-vis de ce conflit. Sommes-nous sur le bon chemin ? Cet exercice
a pour but de nous y faire réfléchir.
«Tu me demandes si je choisirais de vivre dans un Etat-nation
sahraoui indépendant si le choix m’en était donné. En vérité, je suis
partagé. Contrairement à certains de mes amis Sahraouis, je ne suis pas
convaincu que l’indépendance soit le seul chemin possible vers mon
épanouissement et celui des miens. Eux pensent que l’indépendance est
la seule voie possible pour que nos droits collectifs et individuels
soient garantis. Dans l’absolu, ils ne me convainquent pas. Toutefois,
je ne te cache pas que, récemment, je me suis mis à réfléchir à cette
idée d’indépendance plus sérieusement, à ce que cela signifierait pour
nous. Mais avant de te dire ce que j’en pense aujourd’hui, permets-moi
de te raconter le cheminement de mon opinion. En septembre 1999,
j’avais 20 ans. Mon éveil politique date de cette année et plus
précisément de ces manifestations que la police de Driss Basri a
durement réprimées. J’étais parmi ceux qui étaient descendus dans la
rue pour dire leur ras-le-bol quant à la façon dont le Pouvoir central
gérait notre région. Nous avions soif de respect et de bonne
gouvernance. On en avait marre de cette politique qui consistait à
engraisser nos chioukhs et à tabasser et emprisonner nos jeunes. Ces
soi-disant leaders originaires du Sahara qui se retrouvaient ministres,
gouverneurs pleins aux as à se prélasser dans leurs villas du quartier
Souissi à Rabat et qui venaient faire les beaux chez nous. On pensait
qu’avec la mort de Hassan II, le Maroc avait changé d’époque. Ce jeune
roi apportait un air de fraîcheur. On le disait proche de cette société
civile devant laquelle j’étais admiratif. La volonté de ce nouveau roi
de mettre le Maroc, de nous mettre, sur les rails de la démocratie
semblait au-dessus de tout soupçon. Et puis, franchement, à l’époque,
dans nos têtes, l’alternative à la souveraineté marocaine c’était
Mohamed Abdelaziz et le Polisario. Dans ma tête, il n’y avait pas
photo. Bien sûr, les anciens nous parlaient du mythique Brahim El
Ouali. Un El Ouali Mustapha Sayid qui était pour la marocanité du
Sahara avant de changer d’avis sous la répression de l’aile dure du
régime. Ils nous disaient aussi que Abdelaziz n’était qu’un dirigeant
parmi d’autres. Qu’il y avait des pointures au Polisario autrement plus
épaisses intellectuellement, plus charismatiques. Bon, moi ce que je
voyais, c’était une organisation qui, certes, comprenait des Sahraouis
de bonne foi, mais qui était tout de même à la botte de la sécurité
algérienne. Je ne me voyais pas dans un Etat dirigé pas ces gens.
Echanger la monarchie marocaine pour des agents de l’armée algérienne ?
Non, merci. Surtout avec le prometteur Mohammed VI de l’autre côté.
Comme tu vois, j’y ai cru. Même mes potes indépendantistes se sont
calmés. Et puis le temps a passé sans que rien ne change vraiment. En
fait, une nouvelle génération indépendantiste a vu le jour. Une
génération plus séduisante, plus démocrate. La Haïdar par exemple. Elle
est bluffante, celle-là. T’as vu que certains l’appelaient la Ghandi
sahraouie ? Tu te rends compte. La savoir tabassée et maltraitée par la
police, ça m’a foutu un coup. Ce n’est pas une terroriste, tout de
même. Et même un terroriste a des droits. Je n’étais pas tout le temps
d’accord avec elle au début. Mais vu ce qu’ils lui ont fait, à elle et
à ses amis, je me pose des questions. Tu te rends compte qu’ils ont été
jusqu’à muter aux quatre coins du Maroc des enseignants, militants de
la gauche radicale et membres du Forum vérité et justice sous prétexte
de leurs activités politiques. Pire, ils les ont virés du Forum. Ça, ça
m’a fait réfléchir. Moi, je trouvais que les organisations comme le
Forum étaient ce qui rendait ce nouveau règne intéressant. Pour moi,
leur existence et leur libre fonctionnement me permettaient de croire
en un Maroc démocratique. Les Haïdar et compagnie m’ont fait réfléchir
car ce ne sont pas des jouets du Polisario. Du moins, je ne le crois
pas. Je me dis que lorsqu’on regarde les expériences récentes de
processus d’indépendance sous l’égide de l’ONU, le résultat n’est pas
mal. Il y a des problèmes, bien sûr, mais ce sont des démocraties. Et
là, j’espère que mes futurs concitoyens auront l’intelligence de ne pas
voter pour le père Abdelaziz. Peut-être un de ces jeunes qui subissent
aujourd’hui les foudres du régime marocain. Pourquoi pas Aminatou? ça
n’aurait pas de la gueule? Première présidente élue d’un pays
arabo-musulman. Et puis quoi ? On sera 300 000 citoyens avec des
richesses halieutiques, des phosphates, des sites touristiques de toute
beauté, probablement du pétrole. Je n’ai pas fait le calcul mais on ne
sera pas dans le besoin, non ? Juste pour faire bonne mesure, on
permettra aux Etats-Unis d’installer une base militaire. Pas du genre
Guantanamo quand même. Mais bon, de quoi leur permettre de combattre
cette Al Qaïda du Sahel qui les inquiète tant. Nous deviendrons nous
aussi un allié stratégique des USA. Alors oui, je me pose des
questions. J’avais vraiment rêvé d’un Maroc uni mais démocratique. Avec
cette justice aux ordres, ces hommes d’affaires du Pouvoir qui
s’accaparent les meilleures opportunités économiques, ces libertés
qu’on bafoue, je me pose des questions. Mais, tu vois, je viens d’avoir
un fils et tout d’un coup ce n’est plus de moi que je me soucie mais de
ce petit être et de ce que je lui laisserai en héritage. Je veux qu’il
vive dans la dignité. Je veux qu’il vive dans un monde, un pays où il
puisse rêver et réaliser ses rêves. Moi qui avait espéré que le Maroc
serait ce pays-là, aujourd’hui, j’ai des doutes».