Selon le rapport récemment publié par Human Rights Watch*, la
liberté d’association est fréquemment bafouée au Maroc. Comment
l’avez-vous constaté ?
Selon la loi marocaine, une association
peut se constituer simplement en se déclarant auprès des représentants
locaux du ministère de l’Intérieur, sans besoin d’aucune autorisation
préalable. En théorie, les fonctionnaires sont obligés d’accepter les
déclarations déposées par les associations, mais dans la pratique ils
font ce qu’ils veulent. Nous en avons eu l’écho par de nombreuses
associations marocaines, qui n’ont jamais réussi à obtenir le récépissé
officiel prouvant leur enregistrement. Il s’agit, entre autres,
d’associations oeuvrant dans le domaine de la défense des droits de
l’homme, de la lutte contre la corruption, de la promotion de la
culture amazighe ou encore d’associations de Sahraouis, de
diplômés-chômeurs. D’autres associations, caritatives ou éducatives, se
sont également vues mettre des bâtons dans les roues parce que leurs
dirigeants étaient membres du mouvement islamiste Justice et
Bienfaisance. Ce qui signifie que les associations qui gênent les
autorités marocaines se heurtent à un refus.
Quelles sont les conséquences pour les associations ?
Sans
récépissé officiel, les associations n’ont pas le droit d’organiser de
manifestations sur la voie publique. Elles ne peuvent pas non plus
louer de salles publiques, car la commune exige pour cela qu’on lui
présente ce fameux récépissé. Ouvrir un compte bancaire leur est
également impossible. De même, sans existence officielle, les
associations ne sont pas habilitées à percevoir des cotisations et ne
peuvent pas recevoir de subvention de l’étranger. S’ajoute le fait que
leurs membres potentiels auront peur de s’y engager. Ces associations
se retrouvent donc très fragilisées. Il ne s’agit pas d’une répression
aveugle, mais tout de même d’une forme de répression allégée.
Quelle est l’ampleur du phénomène ?
Nous
avons étudié des rapports déjà publiés par d’autres associations et
nous nous sommes basés sur plusieurs échantillons, ce qui nous a permis
de prouver que le phénomène existe à travers tout le pays. Le problème
n’est pas limité géographiquement, ce n’est pas le fait d’une poignée
de fonctionnaires isolés qui feraient de l’excès de zèle. De plus, nous
sommes persuadés que les associations victimes sont bien plus
nombreuses que ce que nous en savons. Lors de la conférence de presse
qui présentait le rapport, d’autres cas que nous ignorions nous ont
encore été signalés. Il s’agit bel et bien d’une pratique généralisée,
et qui suppose donc l’aval des plus hautes autorités.
Si les autorités sont complices, comment alors endiguer ce fléau ?
Les
associations peuvent se faire accompagner dans leurs démarches par un
huissier, qui confirmera qu’elles ont bien effectué leur déclaration
dans les règles. Elles ont aussi la possibilité de saisir le tribunal
administratif, mais dans les faits cela s’avère inefficace. C’est pour
cela que nous interpellons directement le pouvoir. Le problème doit
être identifié à ce niveau, car ce qu’il manque, c’est la volonté
politique de mettre fin à ces pratiques. Or, le seul moyen d’y parvenir
consiste à exiger des fonctionnaires qu’ils appliquent strictement la
loi. Le Maroc n’a de cesse de mettre en avant toutes les réformes qui
ont été conduites, mais en réalité certaine de ces avancées n’existent
que sur le papier. Cette situation correspond à une conjoncture plus
générale, ainsi qu’on peut le constater dans la presse : suite à la
caricature de Moulay Ismaïl parue dans Akhbar Al Youm, les locaux du
journal ont été mis sous scellés et les comptes bancaires de la société
éditrice ont été gelés, illégalement. Il existe des lois, mais la façon
dont les choses sont gérées ne correspond pas à la loi.
Le
Maroc étant particulièrement caractérisé par un grand dynamisme
associatif, c’est tout de même surprenant de découvrir que la liberté
d’association y demeure relative …
Effectivement, la société
civile marocaine est très active et le fait que des milliers
d’associations puissent exister est très positif. Mais le vrai test en
matière de démocratie c’est d’observer comment les associations les
plus controversées sont traitées. Encore une fois, c’est comme pour la
presse : peu importe le nombre de quotidiens qui sont publiés, ce qui
compte pour juger les marges de liberté d’un pays, c’est la possibilité
qu’aura un journal indépendant de s’exprimer comme il l’entend.
Quelles sont vos préconisations à l’issue de ce rapport ?
Comme
je l’ai évoqué, commencer par obéir à la loi sur les associations
serait déjà un premier pas. Il est néanmoins indispensable de la
réviser en partie pour atténuer son côté répressif et la rendre
conforme aux normes internationales de liberté d’association et
d’expression. Actuellement, la loi permet en effet d’interdire une
association considérée comme portant atteinte à la religion islamique,
au régime monarchique ou à l’intégrité territoriale. Ce genre de
critère politique est par exemple utilisé contre les associations
sahraouies. Par ailleurs, il faut garantir la transparence des
procédures. Nous suggérons pour cela la création d’un site web
spécifiquement dédié, sur lequel les démarches des associations
apparaîtraient étape par étape : la date de déclaration, la date de
remise du récépissé, et, en cas de refus, l’exposition des motifs ayant
mené à cette décision.
* Rapport Freedom to create associations : declarative
regime
in name only (Liberté de créer des associations : un régime déclaratif
seulement sur le papier), 45 pages, octobre 2009. Consultable sur
www.hrw.org