Le procès de Zahra Boudkour, plus jeune détenue d’opinion au Maroc, et de dix jeunes étudiants, qui devait se tenir le 28 mai, a été reporté pour la troisième fois. La police de Marrakech n’a pas failli à sa réputation en humiliant la famille Boudkour.
Par : Hicham Bennani
L’atmosphère aux abords de la Cour d’appel de Marrakech avait
des airs de déjà vu le jeudi 28 mai. Tout un dispositif de sécurité a
été mis en place pour empêcher la famille et les proches des détenus
qui devaient être jugés, d’assister au procès. «Même les témoins n’ont
pas pu entrer. Nous avions pourtant envoyé une lettre au procureur
général pour lui rappeler que le procès ne pourrait pas avoir lieu sans
la présence des familles et des témoins», explique Mohamed Messaoudi,
avocat des onze étudiants encore derrière les barreaux de la prison
civile de Boulmharez. Moulouda Boudkour, et Lbchara Boudkour, les sœurs
de la détenue Zahra Boudkour, ont été enlevées avec une étudiante par
la police devant la Cour d’appel. Elles ont été conduites au
commissariat de Jemaâ El Fna. «Dans l’estafette, nous avons été
insultées et maltraitées», raconte Lbchara Boudkour. Une fois arrivées
au commissariat, «ma sœur et moi avons été traitées de tous les noms,
violentées à coups de matraque et traînées par les cheveux. Plusieurs
de nos habits ont été retirés de force», ajoute-t-elle. Ahmed Taoual,
adjoint du préfet de police de Marrakech, aurait lancé : «On va vous
tuer», tout en éructant les pires ignominies. Pendant près de deux
heures, la mère et la sœur ont subi un interrogatoire musclé avant
d’être relâchées. Le procès qui devait se dérouler le 26 février, puis
le 19 mars a été reporté au 11 juin. En attendant, les onze étudiants
resteront en prison.
Ambiance exécrable. Ghalia Boudkour, la troisième sœur de Zahra,
qui n’était pas présente le 28 mai, rend visite à sa sœur Zahra tous
les mercredis à la prison de Boulmharez. Toutes deux ne se voient que
dix à quinze minutes par semaine dans une ambiance exécrable. «Le pire,
c’est que j’attends plusieurs heures avant de la voir. A chaque fois
que je la vois, tous les prisonniers font du bruit, il y a des vols,
des hurlements, des prisonniers qui se tapent la tête contre les murs…
Cela me rend malade à chaque fois quand je vois l’environnement où elle
vit. Elle avait un portable prêté par une autre prisonnière mais les
gardiens le lui ont enlevé», raconte Ghalia Boudkour qui atteste que sa
sœur n’a pas vu le soleil pendant trois mois. «Elle était enfermée dans
un petit espace avec quarante-trois autres personnes, souvent atteintes
de maladies contagieuses. Les toilettes étaient dans un piteux état et
il y avait une lampe allumée au-dessus de sa tête 24 heures sur 24»,
ajoute la sœur. Zahra Boudkour n’a tout de même subi aucune forme de
violence en 2009. Ce qui n’était pas le cas en novembre 2008 où elle
déclarait au Journal Hebdomadaire : «Les premiers jours, j’ai subi les
pires traitements de la part des gardiennes et de certaines détenues
mandatées par la direction». Depuis un mois et demi, Zahra Boudkour a
été placée dans un lieu un peu plus acceptable, sans doute en prévision
de son procès. Juste avant le jour J, Zahra Boudkour avait transmis une
lettre à sa sœur pour être entendue : «Le 28 mai 2008, je serai jetée,
moi et mes camarades dans une estafette pour être jugée. Je profite de
l’occasion pour lancer un appel à tous les militants des droits de
l’homme, les avocats et les avocates, à la presse nationale et
internationale, à suivre de près l’audience du procès de la plus jeune
détenue politique du Maroc». Sept étudiants sur dix-huit ont été
libérés au bout d’un an. Cela fait maintenant un an et demi que Zahra
Boudkour et les dix autres étudiants sont détenus. Pour rappel,
l’étudiante Zahra Boudkour a été arrêtée le 15 mai 2008 alors qu’elle
était âgée de 21 ans, entre la faculté de Droit et la faculté de
Lettres à Marrakech. Avec dix-huit autres étudiants de l’Université
Cadi Ayad, elle a été rouée de coups, molestée et humiliée par des
policiers. Avec ses camarades, elle a été torturée pendant cinq jours
de façon continue dans un poste de police proche de la place Jamâa El
Fna. Comment expliquer un tel massacre ? Tout a commencé par un banal
fait divers. Une vingtaine d’étudiants ont consommé un jus de fruits
périmé et ont été victimes d’intoxication alimentaire. L’hôpital a
réclamé environ 1000 dirhams par étudiant, une somme trop élevée pour
des familles modestes. Une marche de 3000 étudiants avait alors démarré
le 14 mai. S’en est suivie une démonstration musclée des forces de
l’ordre, allant même jusqu’à jeter un étudiant du troisième étage d’un
bâtiment. Même si cette affaire semble encore loin de son épilogue,
Zahra Boudkour, qui milite pour un enseignement plus juste, ne
regrettera jamais d’avoir été arrêtée. «C’est la rançon du
militantisme», avait-elle déclaré.